Dans une pièce, un homme. Dans une autre, une femme. Dans une troisième, quelqu'un qui ne les voit pas, ne les entend pas et ne leur parle que par téléscripteur. Il doit deviner lequel des deux est la femme. Première question, tapée au clavier : « X voudrait-il me dire la longueur de ses cheveux ? » Et X, l'homme, qui a pour consigne de tromper, répond : « Mes cheveux sont coupés à la garçonne, et les mèches les plus longues font environ neuf pouces. »

Ce jeu de salon figure à la page 433 du numéro d'octobre 1950 de Mind, revue de philosophie britannique. L'article s'intitule « Computing Machinery and Intelligence ». Son auteur, Alan Turing, a trente-huit ans ; l'homme de la machine universelle de 1936 et de Bletchley travaille depuis 1948 à l'université de Manchester, sur l'un des premiers ordinateurs à programme enregistré. Il ouvre par une phrase que tout le monde cite : « Je propose d'examiner la question : les machines peuvent-elles penser ? » Dans le même paragraphe, il la jette.

Un sondage Gallup ne répond pas à ça

Pour répondre, il faudrait définir « machine » et « penser ». Par l'usage courant des mots, la réponse se trouverait dans un sondage d'opinion, ce qui est absurde. Donc il remplace la question par une autre, « étroitement liée » mais formulée « en termes relativement non ambigus » : le jeu des trois pièces, qu'il appelle le jeu de l'imitation. Que se passe-t-il si une machine prend la place de l'homme ? L'interrogateur se trompera-t-il aussi souvent ?

Les réponses sont écrites, « ou mieux, dactylographiées », parce qu'une voix trahirait. On ne juge que ce qui passe par le fil du téléscripteur. On se dispute encore pour savoir si la machine doit imiter une femme ou simplement un humain ; le reste de l'article penche pour la seconde lecture.

Une machine qui se trompe exprès

Turing donne des exemples. « Écrivez-moi un sonnet sur le pont du Forth. » Réponse : « Ne comptez pas sur moi, je n'ai jamais su écrire de poésie. » Puis : « Additionnez 34 957 et 70 764. » Réponse, « après une pause d'environ trente secondes » : 105 621. La bonne somme est 105 721. Trompé de cent, en trente secondes. Difficile de croire qu'un tel mathématicien ait laissé passer une erreur d'addition par accident.

Il s'en explique une quinzaine de pages plus loin : une machine ne serait pas démasquée par son « exactitude mortelle », parce que, programmée pour le jeu, elle « introduirait délibérément des erreurs, d'une manière calculée pour embrouiller l'interrogateur ». La partie ne se gagne pas en calculant juste, mais en calculant comme un humain, lenteur et étourderie comprises.

Neuf objections, réfutées par l'accusé lui-même

La moitié de l'article est un procès que Turing instruit contre sa propre thèse : neuf objections, numérotées, démontées une par une. L'objection théologique : penser est une fonction de l'âme immortelle. Réponse : rien n'interdit à Dieu de conférer une âme à une machine, pas plus qu'à un éléphant. La tête dans le sable : les conséquences seraient trop effrayantes, espérons que ce soit impossible. Elle appelle, juge-t-il, une consolation plutôt qu'une réfutation. L'objection mathématique, nourrie de Gödel et de son propre résultat de 1936 : chaque machine a ses limites, mais rien ne prouve que l'intellect humain n'en a pas.

Pour l'argument de la conscience, Turing cite un adversaire réel, le neurochirurgien Geoffrey Jefferson, dans sa Lister Oration de 1949.

Tant qu'une machine ne pourra pas écrire un sonnet ou composer un concerto à partir de pensées et d'émotions ressenties, et non par la chute fortuite de symboles, nous ne pourrons pas admettre que la machine égale le cerveau.

Turing répond par un dialogue d'oral d'examen. Dans « Shall I compare thee to a summer's day », un jour de printemps ne ferait-il pas l'affaire ? Ça ne scanderait pas. Un jour d'hiver, alors ? Ça scande, mais personne ne veut être comparé à un jour d'hiver. Si une machine tenait ce genre d'oral, écrit Turing, Jefferson aurait du mal à parler d'un « artifice facile ».

Suivent les « incapacités diverses », liste recopiée avec gourmandise : être gentil, avoir de l'humour, tomber amoureux, apprécier les fraises à la crème, faire des erreurs. Puis Lady Lovelace, dans son mémoire de 1843 : la machine analytique « n'a aucune prétention à créer quoi que ce soit » ; Turing réplique que les machines le surprennent « très fréquemment ». Puis la continuité du système nerveux, l'informalité du comportement, et pour finir la perception extrasensorielle, qu'il prend assez au sérieux pour proposer une « pièce étanche à la télépathie ». C'est l'objection qui a le moins bien vieilli. Il l'a gardée.

* * *

Un pari chiffré pour l'an 2000

Et il chiffre sa conviction.

Je crois que dans environ cinquante ans, il sera possible de programmer des ordinateurs, avec une capacité de stockage d'environ 10 puissance 9, pour qu'ils jouent si bien au jeu de l'imitation qu'un interrogateur moyen n'aura pas plus de 70 % de chances de faire l'identification correcte après cinq minutes de questions.

Un milliard de chiffres binaires, environ 125 mégaoctets, quand la machine de Manchester qu'il programme en compte, un peu plus haut, 174 380. Il calcule, pince-sans-rire, qu'à son rythme d'un millier de chiffres de programme par jour, soixante programmeurs pendant cinquante ans suffiraient, « à condition que rien ne finisse à la corbeille ».

Au même endroit, il enterre la question de départ : « les machines peuvent-elles penser ? » est « trop dénuée de sens pour mériter une discussion ». Mais à la fin du siècle, prédit-il, l'usage des mots aura tellement changé qu'on parlera de machines qui pensent sans s'attendre à être contredit.

Ce que l'an 2000 a donné

L'an 2000 est passé sans que le pari soit tenu. Entre-temps, en 1966, ELIZA, le programme de Joseph Weizenbaum au MIT, avait montré qu'il suffisait de renvoyer les phrases de l'utilisateur sous forme de questions pour que des gens s'y attachent. Le prix Loebner, créé en 1991 pour prendre Turing au mot, a couronné des programmes sans convaincre grand monde. Le 8 juin 2014, l'université de Reading a annoncé qu'Eugene Goostman, un programme jouant un adolescent de treize ans à l'anglais approximatif, avait convaincu 33 % des juges ; l'annonce a été contestée aussitôt.

Cinq minutes, soixante-quinze ans plus tard

En mars 2025, à l'université de Californie à San Diego, Cameron Jones et Benjamin Bergen rejouent le jeu à trois avec 284 participants. L'interrogateur écrit en même temps à deux témoins, sur un écran coupé en deux : un humain et une machine, qui veulent tous deux passer pour l'humain. Au bout de cinq minutes, il désigne celui qu'il croit humain. L'étude, « Large Language Models Pass the Turing Test », en prépublication, paraît le 19 mai 2026 dans les PNAS.

Chaque modèle a pour consigne de convaincre l'interrogateur qu'il est humain. Une version ajoute un personnage à jouer : un jeune plutôt introverti, familier de la culture internet, qui emploie de l'argot. Avec ce personnage, GPT-4.5 est désigné comme l'humain dans 73 % des parties : les interrogateurs n'ont trouvé le vrai humain que dans 27 % des cas, moins souvent qu'à pile ou face. ELIZA, ajouté pour vérifier que les juges repèrent une machine simple : 23 %. Sans personnage, GPT-4.5 tombe à 36 % et ne passe pas de façon fiable : les auteurs ne comptent un test réussi que si l'interrogateur ne fait pas mieux que le hasard, une fois sur deux. Turing se contentait de trois erreurs sur dix.

Ce que l'étude prouve, selon ses auteurs : pour la première fois, un système artificiel réussit le test standard à trois, et un modèle grand public peut remplacer une personne dans une conversation courte sans qu'on s'en aperçoive. Ce qu'elle ne prouve pas : que la machine est intelligente. Le test, écrivent-ils, mesure la ressemblance avec un humain, pas directement l'intelligence. Les interrogateurs ont surtout bavardé ; les questions de connaissance ou de raisonnement n'apparaissent que dans 12 % des parties. La question de départ reste ouverte : Turing avait inventé le jeu pour ne pas avoir à y répondre.

Nous ne voyons qu'à courte distance devant nous, mais nous y voyons déjà beaucoup à faire.

C'est la dernière phrase de l'article. Dans une pièce, un humain. Dans une autre, un modèle de langage. Dans la troisième, quelqu'un qui tape des questions et qui, au bout de cinq minutes, désigne la machine comme l'humain. Cinq minutes, comme prévu. Il aura fallu soixante-quinze ans pour les jouer.