Le 9 décembre 1968, un homme de quarante-trois ans s'assied devant une console, à San Francisco, au Civic Auditorium. Il porte un casque dont le fil lui barre la joue. À sa droite, un petit boîtier à boutons relié par un câble. Sous sa main gauche, cinq touches alignées. Derrière lui, un écran de 6,7 mètres de haut. Devant lui, environ mille informaticiens venus pour la Fall Joint Computer Conference. Doug Engelbart, chercheur au Stanford Research Institute, ouvre sa session par une question.

Si, dans votre bureau, vous, travailleur intellectuel, disposiez d'un écran relié à un ordinateur qui serait vivant pour vous toute la journée et répondrait instantanément à chacun de vos gestes, quelle valeur pourriez-vous en tirer ?

Il a quatre-vingt-dix minutes pour répondre. La session s'intitule « A Research Center for Augmenting Human Intellect », un centre de recherche pour augmenter l'intellect humain, et fait écho au titre de son rapport de 1962, financé par l'armée de l'air. L'idée vient de plus loin encore. En 1945, technicien radar de la marine américaine en poste sur l'île de Leyte, aux Philippines, il a lu dans une bibliothèque de la Croix-Rouge l'article de Vannevar Bush, As We May Think. Vingt-trois ans plus tard, il va montrer la chose en marche.

Un ordinateur à 48 kilomètres

Rien de ce qui s'affiche sur l'écran géant n'est calculé dans la salle. L'ordinateur, un SDS 940 capable de servir seize postes à la fois, est resté à Menlo Park, dans le laboratoire d'Engelbart, à 48 kilomètres au sud. Les frappes et les mouvements du boîtier partent par deux modems de fabrication maison, à 1 200 bauds, sur une ligne téléphonique louée. L'image revient par deux liaisons micro-ondes, une dans chaque sens, montées pour l'occasion. Un projecteur Eidophor envoie le tout sur l'écran de 6,7 mètres.

En coulisses, Bill English, l'ingénieur en chef, dirige la technique : c'est lui qui a conçu cette chaîne. À Menlo Park, derrière une des caméras, un homme qui n'est pas informaticien, Stewart Brand, dont le premier Whole Earth Catalog vient de paraître à l'automne. L'équipe entière, l'Augmentation Research Center du SRI, compte dix-sept chercheurs. L'ARPA, l'agence de recherche du Pentagone, la NASA et l'armée de l'air financent le laboratoire depuis le début des années 1960.

Un bloc de bois à deux roues

Le boîtier posé à droite d'Engelbart a quatre ans d'existence et pas encore de brevet. L'idée lui est venue en 1961, pendant une conférence sur l'infographie, en cherchant comment désigner un point de l'écran sans le toucher. À l'automne 1964, Bill English en a construit le premier exemplaire : un bloc de bois évidé, deux roues métalliques montées perpendiculairement, un bouton sur le dessus. Une roue tourne quand on glisse de gauche à droite, l'autre quand on glisse de haut en bas. Chaque roue entraîne un potentiomètre, et les deux tensions qui en sortent disent à l'ordinateur où dessiner le curseur. En 1965, une étude financée par la NASA compare ce bloc de bois au joystick, au crayon optique et à un dispositif commandé au genou. Le bloc de bois gagne.

Je ne sais pas pourquoi nous l'appelons une souris. Parfois, je m'en excuse. Ça a commencé comme ça et nous n'avons jamais changé.

C'est ce qu'il dit à la salle, et on n'en saura guère plus : selon Engelbart, plus personne dans l'équipe ne se souvenait de qui avait lancé le mot. La demande de brevet, déposée le 21 juin 1967 au nom du SRI sous le titre « X-Y position indicator for a display system », sera accordée le 17 novembre 1970, sous le numéro 3 541 541.

Ce que montre l'écran

Le curseur court d'abord sur une liste de courses : bananes, carottes, aspirine, essuie-tout. Engelbart la trie par rayons, replie les catégories, les déplie. Il dessine ensuite le plan de sa tournée, bibliothèque, pharmacie, marché, dont chaque étape peut renvoyer à la liste. Un clic sur un mot, et l'écran saute ailleurs dans le document : un lien, c'est une adresse cachée derrière un mot, et le clic, c'est le saut à cette adresse. Le système s'appelle NLS, pour oN-Line System, acronyme tordu choisi pour le distinguer de la version hors ligne. Il découpe l'écran en zones, affiche des graphiques, garde la trace des révisions d'un texte. La main gauche, sur les cinq touches, compose des accords : chaque combinaison de touches enfoncées vaut un caractère, 31 combinaisons possibles, de quoi écrire sans lâcher la souris.

Puis une seconde image s'ouvre dans un coin de l'écran. Engelbart appelle Menlo Park : « Bill, tu veux bien entrer par l'interphone ? » Bill Paxton apparaît, visage et voix, et prend la main sur le même texte. Chacun voit le curseur de l'autre bouger. Jeff Rulifson était déjà intervenu plus tôt. Mille personnes regardent deux hommes séparés par 48 kilomètres écrire ensemble dans un document, en se parlant et en se voyant. La visioconférence, ici, n'est même pas le sujet. Le sujet, c'est le document partagé.

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Ovation debout, puis les départs

Quand il termine, la salle se lève et applaudit. Parmi ceux qui applaudissent, Alan Kay, Andy van Dam, Charles Irby. Le laboratoire, lui, met neuf ans à se défaire. Au début des années 1970, l'équipe se divise sur la suite, Engelbart tenant au grand système partagé en réseau quand les plus jeunes veulent des machines individuelles. Une partie d'entre eux passe chez Xerox, au Palo Alto Research Center, dont Bill English, en 1971. En 1977, le SRI vend le laboratoire à Tymshare, qui rebaptise NLS « Augment ». Le brevet de la souris, propriété du SRI, expire avant que l'objet ne se généralise. La licence concédée à Apple aurait rapporté environ 40 000 dollars à l'institut, et rien à l'inventeur.

Treize ans pour la souris, trente-huit pour le reste

On lui prête trente ans d'avance. Le chiffre se vérifie pièce par pièce. Le premier ordinateur vendu avec souris, fenêtres et icônes, le Xerox Star, sort en 1981, autour de 75 000 dollars le système de base : treize ans. Le Macintosh, à 2 495 dollars, le 24 janvier 1984 : seize ans. L'hypertexte pour tout le monde attend le Web, que Tim Berners-Lee annonce publiquement le 6 août 1991 : vingt-trois ans. L'édition simultanée d'un même document par plusieurs personnes n'arrive sur un bureau ordinaire qu'avec Google Docs, le 10 octobre 2006 : trente-huit ans.

Il manquait une machine assez petite et assez bon marché pour une seule personne, au lieu d'un SDS 940 partagé par seize. Le futur existait. Il tenait dans un laboratoire de dix-sept personnes et coûtait le prix d'un gros ordinateur.

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Un nom emprunté à une guerre

En 1968, l'événement n'a pas de nom. On dit « la démo ». Celui qu'il porte aujourd'hui arrive vingt-six ans plus tard, sous la plume du journaliste Steven Levy, dans Insanely Great, son livre de 1994 sur le Macintosh : « the mother of all demos ». La formule venait d'entrer dans la langue courante par Saddam Hussein, qui avait promis « la mère de toutes les batailles » à la veille de la guerre du Golfe, en janvier 1991 ; l'American Dialect Society en avait fait le mot de l'année. L'homme qui parlait d'augmenter l'intellect humain hérite ainsi d'une expression de propagande militaire. Il ne l'a pas choisie, et elle lui est restée, comme la souris.

Doug Engelbart reçoit le prix Turing en 1997 et la National Medal of Technology en 2000. Il meurt le 2 juillet 2013 à Atherton, en Californie. La vidéo de la démo est en ligne, découpée en 35 segments. On y voit un homme assis, casque sur la tête, qui promène un bloc à roues sur une table et s'excuse de l'appeler souris. L'objet posé à droite de ce clavier n'a toujours pas d'autre nom.