Palo Alto, début avril 1973. Chuck Thacker, trente ans, met sous tension un meuble bourré de circuits baptisé Bilbo. Dessus, un écran debout, en portrait, grand comme une feuille de papier. Thacker a parié avec un collègue, Bill Vitic, qu'il construirait une machine entière en trois mois ; il a commencé le 22 novembre 1972. Quelques minutes plus tard, une première image : le Cookie Monster de Sesame Street, dessiné par Alan Kay sur leur logiciel de peinture. Certaines chronologies datent l'Alto du 1er mars 1973 ; Kay, témoin direct, se souvient du début avril. Entre trois et quatre mois et demi pour construire l'ordinateur personnel.

La machine a une souris à trois boutons, 128 kilooctets de mémoire, un disque amovible de 2,5 mégaoctets et, bientôt, un câble qui la relie à ses semblables. Xerox en fabriquera entre 1 500 et 2 000 selon les sources, pour ses laboratoires et quelques universités. Elle n'en mettra jamais un seul en vente.

Le mémo du 19 décembre 1972

Le 19 décembre 1972, Butler Lampson, chercheur au Palo Alto Research Center, adresse à ses collègues un texte intitulé « Why Alto ». Il y décrit un écran de 901 lignes, « orienté verticalement et conçu pour être piloté depuis une carte de bits en mémoire », un coût d'environ 10 500 dollars par machine, et un réseau entre les Altos « en utilisant un coaxial comme éther ». Une phrase pose la thèse.

Si nos théories sur l'utilité d'ordinateurs personnels puissants et bon marché sont justes, nous devrions pouvoir les démontrer de façon convaincante sur l'Alto.

Le laboratoire a deux ans et demi. Xerox, qui vit de la photocopie, l'a ouvert le 1er juillet 1970 en Californie, à l'initiative de son directeur scientifique Jack Goldman. Le physicien George Pake, directeur du centre, a recruté Bob Taylor, l'homme qui, à l'ARPA, avait trouvé le million de dollars du réseau ARPANET. Taylor n'a pas de doctorat ; il réunit chaque semaine une séance baptisée « Dealer » où l'on démonte les idées sans égard pour les titres. Bill English, de l'équipe de Doug Engelbart, l'a rejoint dès 1971 : la souris arrive au PARC avec ceux qui l'avaient construite.

Un écran qui est une feuille de papier

Le mot décisif du mémo est « carte de bits », bitmap. La plupart des terminaux de l'époque ne savent dessiner que des caractères, sur une grille fixe. Sur l'Alto, chaque point de l'écran correspond à un bit en mémoire : 606 colonnes sur 808 lignes, près de 490 000 bits, presque la moitié de la mémoire de la machine. Allumer un point, c'est écrire un 1. L'écran n'est plus une grille de lettres, mais une feuille blanche où le programme peut tout tracer : une police avec empattements, une fenêtre qui en recouvre une autre, un monstre à biscuits.

La souris descend de celle d'Engelbart : deux roues perpendiculaires sous le boîtier et trois boutons dessus. Le processeur, fait de puces logiques ordinaires plutôt que d'un microprocesseur, exécute un microcode que les chercheurs réécrivent : la même machine devient éditeur de texte, table à dessin ou serveur de fichiers.

Un câble, un laser, un langage

Le 22 mai 1973, Bob Metcalfe écrit un mémo de douze pages pour relier les Altos. Il l'appelle « The Ether Network », du nom de l'éther qui, croyait-on au XIXe siècle, portait la lumière. Avec David Boggs, il le fait fonctionner le 11 novembre 1973, à 2,94 mégabits par seconde, sur un câble coaxial.

Au bout du câble, une imprimante. Gary Starkweather a eu l'idée en 1969, chez Xerox, à Webster : dessiner l'image avec un faisceau laser sur le tambour d'une photocopieuse. Muté au PARC en 1971, il transforme une photocopieuse 7000 en imprimante, puis, avec Lampson et Ronald Rider, en système complet en 1973. Le 14 septembre 1974, Lampson et Charles Simonyi mettent en service Bravo, le premier éditeur où la page affichée est la page imprimée. Fin 1974, la chaîne entière tourne : l'Alto compose, Ethernet transporte, le laser imprime.

En septembre 1972, Alan Kay a parié qu'on pouvait définir « le langage le plus puissant du monde » en une page de code ; Dan Ingalls l'a écrit en octobre, en 700 lignes de BASIC. Smalltalk tourne sur l'Alto dès avril 1973 ; c'est là que naissent les fenêtres qui se chevauchent et les menus qui surgissent sous le curseur. Kay appelle l'Alto le « Dynabook provisoire », l'étape vers la tablette pour enfants qu'il a décrite en 1972 dans A Personal Computer for Children of All Ages.

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18 août 1976

Le 18 août 1976, la direction de Xerox refuse l'Alto III, sa version de série. L'année suivante, à Boca Raton, en Floride, le PARC présente quand même l'ensemble aux cadres du groupe : des Altos en réseau et l'imprimante laser. Les répétitions ont eu lieu sur un plateau de tournage à Hollywood ; un camion de climatisation loué à l'aéroport refroidit les machines. Jack Goldman résume :

La présentation a très bien marché, la bataille était gagnée, mais le patient est mort.

Xerox ne vendra pas l'Alto. Elle en construit pourtant près de deux mille et en offre cinquante en 1978 au MIT, à Stanford, à Carnegie Mellon et à l'université de Rochester. Des centaines d'étudiants apprennent l'informatique sur une machine qu'on ne peut acheter nulle part.

Décembre 1979, deux démonstrations

En décembre 1979, Steve Jobs obtient pour l'équipe du Lisa deux démonstrations au PARC ; en échange, Xerox a pu acheter 100 000 actions Apple pour un million de dollars, un an avant son entrée en Bourse. Adele Goldberg, de l'équipe Smalltalk, refuse d'abord et prévient sa hiérarchie qu'on s'apprête à « donner jusqu'à l'évier de la cuisine » ; on le lui ordonne. Jobs dira qu'au bout de dix minutes, il lui était évident que tous les ordinateurs fonctionneraient un jour comme ça. Larry Tesler, qui tient la souris ce jour-là, retient autre chose.

Après une heure de démonstrations, ils avaient compris notre technologie, et ce qu'elle signifiait, mieux qu'aucun dirigeant de Xerox après des années à la leur montrer.

Tesler rejoint Apple en juillet 1980. La suite se joue en 1984.

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Ce que Xerox a vendu quand même

Xerox finit par commercialiser l'héritier de l'Alto : le Star 8010, annoncé le 27 avril 1981. Écran de 17 pouces, souris à deux boutons, icônes, dossiers, Ethernet. 16 595 dollars le poste, autour de 75 000 dollars le système de base avec son serveur et son imprimante, alors qu'une secrétaire gagne 12 000 dollars par an. Il s'en vend environ 25 000. En 1983, Taylor quitte le PARC, et l'essentiel de son laboratoire le suit chez Digital.

Le titre de cette note n'est pourtant qu'à moitié juste. Xerox a laissé partir l'interface, la souris, les fenêtres. Elle a gardé l'imprimante. La 9700, mise sur le marché en 1977, sort 120 pages par minute et rapporte plus d'un milliard de dollars par an ; à elle seule, l'imprimante laser a remboursé, avec intérêts, les dix premières années du PARC. Le laboratoire qui a inventé l'ordinateur personnel a été rentable. Simplement pas grâce à lui.

Les ingénieurs, eux, sont partis avec les idées. Metcalfe fonde 3Com en juin 1979, et Ethernet, normalisé en 1980 avec Digital et Intel, est encore le nom de la prise réseau au dos de votre box. Simonyi rejoint Microsoft en 1981 pour y refaire un Bravo ; cela s'appellera Word. En 2004, Thacker, Lampson, Kay et Taylor reçoivent ensemble le prix Draper « pour la vision, la conception et le développement des premiers ordinateurs personnels pratiques en réseau ». Taylor meurt le 13 avril 2017, Thacker le 12 juin suivant.

Au Computer History Museum, en 2005, un Alto attendait sur une étagère, écran éteint, avec une étiquette bleue : « Xerox Alto II, US, 1974 ». Le premier dessin qu'une machine de ce genre ait affiché était un monstre qui mange des biscuits. Il n'est plus sur cet écran. Il est passé sur tous les autres.