Lyon, 1801. Dans les ateliers humides de la Croix-Rousse, un homme de quarante-neuf ans presente une machine qui va changer le monde. Personne dans la salle ne le sait. Lui-meme ne le sait probablement pas. Ce qu'il sait, c'est que sa machine fait ce qu'aucun metier a tisser n'a jamais fait : elle lit des instructions. Des trous dans du carton lui disent quels fils lever, quels fils baisser, quel motif creer. Chaque rangee de trous est une ligne de code. Le carton est le programme. La soie est l'output. L'homme s'appelle Joseph Marie Jacquard, et il vient d'inventer le premier systeme programmable de l'histoire.

Deux siecles plus tard, on fait exactement la meme chose. Des instructions qui controlent une machine. Des inputs qui produisent des outputs. Le carton est devenu du silicium. La soie est devenue des pixels.

Le fils du tisserand

Joseph Marie Charles, dit Jacquard, nait a Lyon le 7 juillet 1752. Son pere est maitre-fabricant en soie. Lyon est alors la capitale mondiale de la soierie — une industrie qui fait vivre un tiers de la ville et repose entierement sur le travail humain. Chaque motif complexe necessite un « tireur de lacs », souvent un enfant, perche sur le metier, qui souleve a la main les fils de chaine selon les instructions criees par le tisserand. Un travail epuisant, repetitif, abrutissant. Un travail de machine, execute par des humains.

Le jeune Joseph ne se destine pas au tissage. Son pere meurt, il herite de l'atelier, perd tout en mauvais investissements, tente la fabrication de chaux, echoue, s'engage dans l'armee revolutionnaire en 1793, combat a Lyon meme pendant le siege de la Convention. Sa vie est un bordel magnifique. Le genre de parcours chaotique qui, avec le recul, ressemble a une preparation.

Car pendant toutes ces annees, Jacquard observe. Les tireurs de lacs qui crevent de fatigue. Les erreurs humaines qui ruinent des jours de travail. Et une vieille machine oubliee dans un coin du Conservatoire des Arts et Metiers a Paris : le metier de Vaucanson.

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L'heritage de Vaucanson

Jacques de Vaucanson etait un genie. En 1738, il avait construit un canard mecanique capable de manger, digerer et evacuer des grains. Toute l'Europe avait applaudi. Mais Vaucanson ne s'interessait pas qu'aux automates de salon. En 1745, il avait concu un metier a tisser semi-automatique utilisant un cylindre metallique perce de trous pour controler le mouvement des fils. L'idee etait brillante. Le probleme : le cylindre etait rigide, couteux, et les tisserands lyonnais l'avaient violemment rejete. Vaucanson etait mort en 1782, sa machine oubliee.

Jacquard la retrouve. Et il comprend ce que Vaucanson avait rate : le support. Le cylindre metallique est le bon concept dans le mauvais materiau. Il faut quelque chose de souple, de modifiable, de bon marche.

Du carton.

Le mecanisme

Le principe est d'une elegance brutale. Des cartes rectangulaires en carton sont reliees entre elles en une chaine continue. Chaque carte comporte une grille de positions ou des trous peuvent etre perfores — ou non. La carte passe sur un cadre muni d'aiguilles. La ou il y a un trou, l'aiguille passe au travers et le fil correspondant est leve. La ou le carton est plein, l'aiguille est bloquee et le fil reste en place. Une carte, un rang du motif. Mille cartes, mille rangs. Le portrait du roi, tisse automatiquement.

Chaque carte perforee est une instruction. Chaque trou est un bit. Chaque absence de trou est un autre bit. Presence ou absence, oui ou non, un ou zero — le binaire, encode dans du carton, soixante ans avant Babbage.

Ce qui rend l'invention decisive, ce n'est pas sa mecanique. C'est sa logique. Pour la premiere fois, une machine separe le programme de la machine. Le metier reste le meme. Ce sont les cartes qui changent. Changez les cartes, changez le motif. Le hardware est fixe. Le software est interchangeable. Dans un atelier lyonnais qui sent la laine mouillee et l'huile de lin, Jacquard vient d'inventer l'architecture de Von Neumann. Il ne le sait pas. Personne ne le sait.

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Les emeutes

Les tisserands, eux, savent une chose : cette machine va les remplacer. Et ils ont raison. Plus besoin de tireurs de lacs. Plus besoin de crier les instructions. Un seul ouvrier fait tourner le metier Jacquard la ou il en fallait deux ou trois avant. Lyon explose.

En 1801, des ouvriers detruisent le premier metier Jacquard sur la place publique. Jacquard lui-meme aurait ete agresse. Les canuts — les tisserands lyonnais — voient dans cette machine la fin de leur savoir-faire et de leur dignite. C'est le luddisme avant que le mot n'existe. Ned Ludd ne cassera ses metiers en Angleterre que dix ans plus tard.

Les canuts de Lyon ont detruit le metier Jacquard comme on brule un livre : par peur de ce qu'il contient.

Mais Napoleon, lui, comprend. En 1806, il declare le metier Jacquard propriete publique et accorde a son inventeur une pension et une royalty sur chaque metier vendu. La France domine le marche mondial de la soie, et cette machine va transformer la domination en monopole industriel.

En 1812, onze mille metiers Jacquard tournent en France. Les motifs sont plus complexes, plus fins, plus rapides a produire. Les memes tisserands qui voulaient bruler la machine finissent par l'adopter — parce que les ateliers qui ne l'ont pas font faillite. L'histoire se repetait deja.

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Le fil qui mene a l'ordinateur

Jacquard meurt a Oullins, pres de Lyon, le 7 aout 1834. Il a quatre-vingt-deux ans. Il a vu sa machine conquérir l'Europe. Ce qu'il n'a pas vu, c'est la suite.

A Londres, un mathematicien nomme Charles Babbage est obsede par les cartes perforees de Jacquard. Il concoit le Moteur Analytique — le premier ordinateur theorique — et choisit les cartes perforees comme systeme d'entree. Ce n'est pas une coincidence. Babbage possede un portrait de Jacquard tisse sur un metier Jacquard — vingt-quatre mille rangees de cartes, un tour de force qu'il montre fierement a ses invites.

Sa collaboratrice, Ada Lovelace, saisit la connexion mieux que quiconque :

Le Moteur Analytique tisse des motifs algebriques tout comme le metier Jacquard tisse des fleurs et des feuilles.

Cette phrase, ecrite en 1843, est peut-etre la definition la plus elegante de l'informatique jamais formulee. Et elle prend sa source directement dans les cartons perfores d'un tisserand lyonnais.

Le concept survivra deux siecles. Herman Hollerith l'utilisera pour le recensement americain de 1890. IBM construira son empire dessus. Jusque dans les annees 1970, les programmeurs soumettront leurs programmes sous forme de paquets de cartes perforees — un geste parfaitement comprehensible pour un canut de 1801.

Ce qui reste

Jacquard n'etait ni un genie mathematique, ni un visionnaire conscient de sa propre revolution. C'etait un homme pratique qui avait grandi dans le bruit des metiers et qui voulait resoudre un probleme concret : eliminer le travail le plus penible de l'atelier. Il a pris une idee existante — le cylindre de Vaucanson — et l'a rendue utilisable. Metal remplace par carton. Rigidite par flexibilite. Permanent par reprogrammable.

C'est exactement ce que font les meilleurs ingenieurs. Pas inventer a partir de rien. Prendre ce qui existe et le rendre pratique.

En 1801, dans une ville de soie et de revolte, un ancien soldat a transforme du carton troue en langage machine. Les trous disaient oui. L'absence de trous disait non. Oui ou non. Un ou zero. Le monde n'a jamais cesse de parler ce langage depuis.