La guerre en Europe est finie. Un ingénieur des Postes britanniques de trente-neuf ans, Tommy Flowers, ouvre la porte d'une chaudière et y pousse des rouleaux de plans et des schémas de câblage : tout ce qui décrit sur papier la machine qu'il a construite en onze mois. L'ordre est venu d'en haut : détruire chaque document. Il obéit, et il regarde le feu prendre. Ce qui brûle, ce sont les plans du premier calculateur électronique programmable, et pendant trente ans, officiellement, cette machine n'aura jamais existé.
Un chiffre plus lourd qu'Enigma
Le code que Colossus attaque n'est pas Enigma. La cible s'appelle Lorenz SZ40, puis SZ42 : Schlüssel-Zusatz, « complément de chiffrement », une boîte branchée en ligne sur un téléscripteur. L'état-major de la Wehrmacht, à Wünsdorf près de Berlin, s'en sert à partir de 1942 pour parler à ses commandements d'armée en Europe occupée. Chaque lettre devient cinq impulsions ; douze roues à cames produisent un flux de clé que la machine additionne, impulsion par impulsion, au texte clair. Les Britanniques, qui captent ce trafic depuis 1941 sans avoir jamais vu l'appareil, le baptisent Tunny, le thon.
Un opérateur fatigué, à Athènes
Fin août 1941, un message d'environ 4 000 caractères part d'Athènes vers Vienne. Il arrive mal. Vienne demande, en clair, qu'on le renvoie. L'opérateur d'Athènes le retape sans changer le réglage de la clé, HQIBPEXEZMUG, ce que le règlement interdit, et abrège quelques mots au passage. Deux textes presque identiques sous la même clé : pour un cryptanalyste, c'est une porte entrouverte. À Bletchley Park, John Tiltman met dix jours à en extraire les textes clairs et près de 4 000 caractères de clé.
Reste à comprendre comment cette clé est produite. Après trois mois d'impasse, le dossier atterrit chez Bill Tutte, vingt-quatre ans, chimiste de formation passé aux mathématiques à Cambridge. Tutte recopie la clé à la main et cherche des répétitions. En janvier 1942, avec ses collègues, il a reconstitué toute la logique de la machine : deux jeux de cinq roues et deux roues motrices. Il n'a jamais vu une Lorenz ; les Britanniques n'en toucheront une qu'en 1945. L'Ordre du Canada parlera en 2001 de « l'un des plus grands exploits intellectuels de la Seconde Guerre mondiale ».
Il faut encore, pour chaque message, retrouver la position de départ des roues : à la main, cela prend des semaines. En novembre 1942, Tutte propose une méthode statistique qui ramène le problème à du comptage pur. Max Newman prend la tête d'une nouvelle section, la Newmanry, avec une idée simple : si c'est du comptage, une machine peut le faire. La première, en service en juin 1943, fait tourner deux rubans perforés en parallèle à mille ou deux mille caractères par seconde. On la surnomme Heath Robinson, du nom d'un dessinateur d'usines à gaz. Les rubans s'étirent, se désynchronisent, se déchirent.
Mille huit cents tubes et des sceptiques
Turing, qui connaît Flowers depuis un projet de compteur pour la Bombe, l'a recommandé à Newman. Flowers est né le 22 décembre 1905 à Poplar, dans l'East End de Londres, fils d'un maçon. Il dirige à la station de recherche des Postes de Dollis Hill un groupe qui a conçu des équipements de central téléphonique à trois ou quatre mille tubes à vide. En février 1943, il propose à Newman de supprimer le second ruban : les roues de Lorenz, on peut les simuler électroniquement, avec environ 1 800 tubes.
Le dispositif électronique le plus complexe construit jusque-là en compte 150. Une machine à 1 800 tubes, lui répond-on, sera trop peu fiable pour servir. Flowers connaît l'objection : un tube grille surtout à l'allumage et à l'extinction, et le réseau téléphonique en fait tourner des milliers parce qu'il ne les éteint jamais. Il n'obtient pas l'accord de Bletchley. Il obtient celui de son directeur, Gordon Radley, et construit quand même, à Dollis Hill, avec la cinquantaine de personnes de son groupe et une partie de son propre argent.
Bletchley Park ne s'y est intéressé que le jour où ils l'ont vu fonctionner.
5 000 caractères par seconde
Le message intercepté est perforé sur un ruban de papier dont on colle les deux bouts : une boucle, comme un film de projecteur. Des cellules photoélectriques lisent les trous à 5 000 caractères par seconde. Ce sont les trous d'entraînement du ruban qui donnent le tempo à l'électronique. À chaque tour, les tubes simulent les roues de Lorenz, et des compteurs totalisent combien de fois une condition statistique se vérifie. L'opératrice règle le test par des interrupteurs et un tableau de fiches ; entre deux tours, la machine décale d'elle-même la position de départ des roues. Pas de mémoire pour les données : le ruban en tient lieu ; pas de programme enregistré : « programmable » veut dire recâblable. Chaque tube y tient le rôle d'un interrupteur électronique.
Le prototype fonctionne à Dollis Hill fin 1943. Livré à Bletchley Park le 18 janvier 1944, il traite son premier vrai message le 5 février. Il contient environ 1 500 tubes. Flowers a déjà un Mark 2 en projet : cinq réglages testés en parallèle, 25 000 caractères par seconde en équivalent, 2 400 tubes. Douze sont commandés, avec une consigne : le premier doit marcher le 1er juin. Il démarre le 1er juin 1944 à huit heures du matin, cinq jours avant le débarquement de Normandie. Les décryptages confirment alors que l'état-major allemand attend toujours l'invasion dans le Pas-de-Calais.
Au 8 mai 1945, dix Colossus tournent à Bletchley Park, servis par 272 Wrens et 27 hommes, et un onzième est en montage. Le National Museum of Computing chiffre le bilan à 63 millions de caractères déchiffrés.
Trente ans de silence
On lit souvent que Turing a conçu Colossus, parfois même pour casser Enigma. Les deux sont faux. Turing a recommandé Flowers à Newman et ses méthodes probabilistes ont nourri la Newmanry, mais la machine est de Flowers et de son équipe de Dollis Hill. Flowers dira que Turing n'a « apporté aucune contribution » au dessin de Colossus. L'histoire a retenu le nom de celui qui n'a pas construit la machine.
À la fin de la guerre, huit Colossus sur dix sont démontés. Deux partent au GCHQ, à Eastcote en avril 1946 puis à Cheltenham ; le dernier est démonté dans les années 1960. Flowers brûle les plans. Il sort de la guerre avec un MBE, reçu le 2 juin 1943, et des dettes, pour avoir mis son argent dans une machine dont il n'a pas le droit de parler. En février 1946, l'ENIAC est dévoilé à Philadelphie comme le premier ordinateur électronique. Flowers ne peut pas dire que le sien tournait deux ans plus tôt.
C'était une terrible erreur. On m'a ordonné de détruire tous les documents, ce que j'ai fait. J'ai pris tous les dessins, tous les plans, tout ce qui existait sur papier à propos de Colossus, et je les ai mis dans le feu de la chaudière. Et je les ai regardés brûler.
Le secret se fissure en 1974, quand le colonel Winterbotham publie The Ultra Secret. En 1976, Brian Randell raconte Colossus à une conférence d'historiens de l'informatique à Los Alamos. Flowers signe enfin, en 1983, un article sur la conception de sa machine. Il meurt le 28 octobre 1998, à quatre-vingt-douze ans.
Une réplique dans le bloc H
Au début des années 1990, Tony Sale et des bénévoles entreprennent de reconstruire un Mark 2 à partir de quelques photographies d'époque et de fragments de schémas. La réplique occupe, dans le bloc H de Bletchley Park, l'emplacement exact du Colossus numéro 9. En novembre 2007, elle casse en direct des messages chiffrés avec une Lorenz. « Colossus est aussi bon qu'il y a soixante ans », commente Sale.
Le nom, lui, a été repris. Le 2 septembre 2024, Elon Musk annonce sur X que son entreprise xAI vient de mettre en service à Memphis, dans le Tennessee, un supercalculateur appelé Colossus : 100 000 processeurs graphiques Nvidia H100, installés en 122 jours dans une ancienne usine Electrolux pour entraîner Grok, son modèle d'intelligence artificielle. Chacune de ces puces compte 80 milliards de transistors, des interrupteurs électroniques comme les tubes de Flowers. Ni l'annonce de Musk ni la page que xAI consacre à Colossus n'expliquent ce nom : on ne sait pas s'il renvoie à la machine de Bletchley Park.
Flowers a regardé brûler ses plans. Sa machine tourne de nouveau dans le bloc H : un ruban de papier en boucle, des cellules qui lisent les trous, 5 000 caractères par seconde, et 2 400 tubes qu'on évite d'éteindre.