Le 14 février 1946, jour de la Saint-Valentin, l'armée américaine dévoile au monde sa nouvelle arme secrète. Ce n'est pas une bombe. C'est une salle entière remplie de métal, de câbles et de verre, quarante panneaux noirs alignés en U, hauts comme des armoires, couverts de cadrans, d'interrupteurs et de 17 468 tubes à vide qui clignotent comme une ville vue d'avion la nuit. La machine pèse 30 tonnes, occupe 167 mètres carrés et consomme 150 kilowatts, assez, selon la légende locale, pour faire baisser la tension électrique dans tout le quartier ouest de Philadelphie quand on l'allume. Elle s'appelle ENIAC. Electronic Numerical Integrator and Computer. Et ce soir-là, devant un parterre de généraux, de journalistes et de scientifiques, elle calcule une trajectoire balistique en trente secondes. Un calcul qui prend vingt heures à un être humain.
La salle applaudit. Les flashs crépitent. Les journaux du lendemain titreront sur le « cerveau électronique géant ». Les deux hommes qui l'ont conçu, John Mauchly et J. Presper Eckert, tous deux de l'Université de Pennsylvanie, serrent des mains, posent pour les photographes, et sont invités au dîner de gala qui suit la démonstration. Tout le monde est là. Sauf six personnes. Les six personnes qui ont fait fonctionner la machine.
Une machine sans mode d'emploi
L'ENIAC est née de la guerre. En 1943, l'armée américaine a un problème : chaque nouveau canon nécessite des tables balistiques, des milliers de calculs de trajectoire prenant en compte la gravité, la résistance de l'air, la température, le vent. Des équipes de femmes mathématiciennes, appelées « computers », calculatrices humaines, passent leurs journées à résoudre ces équations à la main. Chaque table prend des semaines. La guerre n'attend pas.
Mauchly propose une machine entièrement électronique. Eckert, son étudiant ingénieur de vingt-quatre ans, jure qu'il peut la construire. L'armée signe un chèque de 400 000 dollars et le projet démarre dans le secret à la Moore School of Engineering. Les deux hommes pensent architecture. Circuits. Tubes à vide. Mais ils ne pensent pas vraiment à un détail : comment, concrètement, on va dire à la machine quoi calculer. L'ENIAC n'a pas de clavier. Pas d'écran. Pas de langage de programmation. Pour la « programmer », il faut physiquement rebrancher des centaines de câbles, tourner des centaines de commutateurs, reconfigurer les connexions entre ses quarante panneaux. C'est de la logique pure traduite en gestes manuels, et personne n'a écrit de manuel.
Pour ce travail, l'armée recrute six femmes parmi ses meilleures « computers ». Six mathématiciennes. Kay McNulty, Betty Jennings, Betty Snyder, Marlyn Wescoff, Fran Bilas, Ruth Lichterman.
Les six
Elles arrivent à la Moore School à l'été 1945. On leur donne les plans de la machine, des diagrammes logiques, pas des instructions. Personne ne leur explique comment programmer l'ENIAC, pour une raison simple : personne ne le sait. La machine n'a jamais été programmée. C'est à elles de comprendre.
On nous a donné les plans et on nous a dit : faites-la marcher. C'est tout. Il n'y avait pas de cours de programmation. Le mot « programmation » n'existait même pas encore dans ce sens-là.
Elles étudient chaque panneau, chaque circuit, chaque connexion. Elles apprennent la logique interne de la machine en lisant des blueprints d'ingénieurs. Elles inventent des techniques de débogage, quand un des 17 468 tubes grille (ce qui arrive plusieurs fois par jour), il faut trouver lequel. Elles développent des sous-routines, des méthodes pour décomposer un calcul complexe en étapes que la machine peut exécuter. Elles inventent, en d'autres termes, la programmation informatique telle qu'on la connaît.
Betty Snyder, en particulier, deviendra une légende discrète de l'informatique. C'est elle qui aura l'idée du breakpoint, la possibilité d'arrêter un programme en cours d'exécution pour examiner l'état de la machine. Un concept que chaque développeur utilise encore aujourd'hui, quatre-vingts ans plus tard, sans connaître son nom.
Le jour de la Saint-Valentin
Pour la démonstration du 14 février, tout doit être parfait. L'armée veut impressionner. La presse est invitée. L'ENIAC doit calculer une trajectoire balistique plus vite qu'un obus ne vole, et elle y arrive. Trente secondes. Le public est médusé. Les généraux sont ravis. La couverture médiatique est triomphale.
Sur les photos officielles de la démonstration, on voit des hommes en costume. Mauchly. Eckert. Les officiers de l'armée. Les femmes qui ont programmé la machine sont présentes dans la salle, certaines sont même visibles à l'arrière-plan de quelques clichés, debout devant les panneaux. Mais personne ne les présente. Personne ne les nomme. Pendant des décennies, quand ces photos seront publiées, les légendes diront : « Des opératrices devant l'ENIAC. » Opératrices. Comme si elles tournaient des boutons au hasard.
Le soir, il y a un dîner de célébration. Les concepteurs sont invités. Les financeurs sont invités. Les six programmeuses ne sont pas invitées.
On a programmé la machine qui a épaté le monde, et on n'était même pas sur la liste des invités au dîner. C'est comme ça que ça marchait. On était des filles. On faisait le travail. Les hommes recevaient les applaudissements.
Cinquante ans d'oubli
Après la guerre, Mauchly et Eckert deviennent célèbres. Ils fondent une entreprise, se disputent des brevets, se retrouvent dans les livres d'histoire. L'ENIAC entre dans la légende comme le premier ordinateur électronique à usage général. Ses concepteurs sont honorés, cités, étudiés.
Les six programmeuses disparaissent de l'histoire. Complètement. Leurs noms ne figurent dans aucun manuel, aucune encyclopédie, aucun documentaire pendant cinquante ans. Pas par malveillance délibérée, par indifférence. La programmation était considérée comme un travail subalterne, du secrétariat technique. Le vrai travail, c'était le hardware. L'architecture. Le génie électrique. Le travail d'hommes.
Il faudra attendre 1986 pour que Kathy Kleiman, étudiante en informatique à Harvard, tombe sur les photos et se demande qui sont ces femmes à l'arrière-plan. « Des mannequins », lui répond-on. « De la décoration pour les photos de presse. » Kleiman ne le croit pas. Elle enquête. Elle retrouve les programmeuses. En 1997, les six femmes de l'ENIAC sont enfin intronisées au Women in Technology International Hall of Fame. Cinquante et un ans après la démonstration.
Le schéma
L'histoire de l'ENIAC pose une question qui n'a rien de vintage. Qui construit les outils, et qui reçoit le crédit ? Qui conçoit l'architecture, et qui la fait fonctionner ? Mauchly et Eckert ont conçu une machine extraordinaire. Mais une machine sans programme est un meuble. Un meuble de 30 tonnes, certes, mais un meuble. Ce sont Kay McNulty, Betty Jennings, Betty Snyder, Marlyn Wescoff, Fran Bilas et Ruth Lichterman qui ont transformé ce meuble en ordinateur.
Ce schéma, le hardware qui reçoit la gloire, le software qui reçoit l'indifférence, va structurer l'industrie informatique pendant des décennies. Il faudra des batailles, des procès, des mouvements entiers pour que le code soit reconnu comme un acte de création à part entière. Et aujourd'hui encore, en 2026, quand une IA génère une image ou écrit un texte, on célèbre le modèle. L'architecture. Les paramètres. Rarement les humains qui ont annoté les données, nettoyé les datasets, écrit les prompts de calibration.
L'ENIAC a prouvé que les machines pouvaient penser plus vite que les humains. Ses programmeuses ont prouvé que penser plus vite ne sert à rien si personne ne dit à la machine quoi penser. Et l'histoire a prouvé qu'on peut effacer les gens qui font le travail essentiel simplement en ne les mentionnant pas.
Trente tonnes de tubes à vide. Six femmes brillantes. Un dîner auquel elles n'ont pas été invitées. C'est avec ça que commence l'ère numérique.