Le 31 août 1955, un professeur assistant de mathématiques de vingt-sept ans met au propre une demande de subvention. John McCarthy, arrivé au Dartmouth College cette année-là, aura vingt-huit ans dans quatre jours. Le document se termine par un budget : six salaires de 1 200 dollars pour des chercheurs confirmés, deux de 700 dollars pour des étudiants, des frais de train et de loyer, 850 dollars de secrétariat et d'organisation, 550 dollars d'imprévus. Total affiché : 13 500 dollars. Et dans le titre, deux mots dont c'est, d'après les archives de la Fondation Rockefeller, la première apparition connue : artificial intelligence.
Trois autres noms signent avec lui. Marvin Minsky, vingt-huit ans, Junior Fellow à Harvard, qui a construit en 1951 le SNARC, souvent tenu pour le premier réseau de neurones artificiels. Nathaniel Rochester, architecte principal de l'IBM 701 et auteur d'un des premiers assembleurs. Claude Shannon, des Bell Labs, l'homme de la théorie de l'information. Le dossier part pour la Fondation Rockefeller le 2 septembre.
Deux mois, dix hommes, un été
La première phrase de la proposition tient du devis : « Nous proposons qu'une étude de deux mois, à dix hommes, sur l'intelligence artificielle soit menée pendant l'été 1956 au Dartmouth College de Hanover, New Hampshire. » La seconde donne le pari :
L'étude doit procéder sur la base de la conjecture que chaque aspect de l'apprentissage, ou toute autre caractéristique de l'intelligence, peut en principe être décrit avec une précision telle qu'une machine puisse être construite pour le simuler.
Tout le programme des soixante-dix années suivantes loge dans ce « en principe ». Le texte découpe ensuite le sujet en sept chantiers : les calculateurs automatiques, la programmation d'un ordinateur pour qu'il utilise une langue, les réseaux de neurones, la théorie de la taille d'un calcul, l'auto-amélioration, les abstractions, le hasard et la créativité. Le deuxième chantier est, mot pour mot, la question à laquelle répondent les modèles de langage avec lesquels on discute en 2026. Les signataires ne promettent pas de tout résoudre. Ils écrivent qu'« une avancée significative peut être faite sur un ou plusieurs de ces problèmes si un groupe de scientifiques soigneusement choisis y travaille ensemble pendant un été ». La légende retiendra qu'ils pensaient tout régler avant la rentrée.
Un pari modeste de la Fondation Rockefeller
À la Fondation, le dossier atterrit chez Robert S. Morison, directeur de la recherche biologique et médicale. Le 30 novembre 1955, Morison répond. Il accorde 7 500 dollars, pour cinq semaines, un peu plus de la moitié de la somme demandée. Sa lettre dit le reste : « J'espère que vous ne nous trouverez pas trop prudents, mais le sentiment général ici est que ce nouveau domaine des modèles mathématiques de la pensée, très stimulant à long terme, reste encore difficile à saisir clairement. » Il parle d'un « pari modeste pour explorer une approche nouvelle ».
Le nom, lui, est un choix tactique. McCarthy aurait pu parler d'automates ou de cybernétique, le terme que Norbert Wiener a imposé en 1948. Il choisit « intelligence artificielle » pour sa neutralité : ne pas s'enfermer dans la théorie des automates, ne pas dépendre de la cybernétique, tournée vers la rétroaction analogique, ni de Wiener lui-même. Deux mots assez vagues pour contenir sept chantiers, assez nets pour tenir sur une demande de subvention.
Le dernier étage de Dartmouth Hall
Vers le 18 juin 1956, le groupe s'installe au dernier étage du département de mathématiques, dans Dartmouth Hall. Il y restera jusqu'à la mi-août, huit semaines au lieu des cinq financées. Les gens arrivent et repartent au gré de leurs agendas. Les notes de Ray Solomonoff recensent une vingtaine de participants. Trois seulement font les huit semaines : Solomonoff, Minsky et McCarthy. Shannon devait rester quatre semaines. Rochester se fait relayer trois semaines par Trenchard More. Allen Newell et Herbert Simon devaient passer quinze jours. John Nash, Warren McCulloch, Ross Ashby, Arthur Samuel font des apparitions. Sur les feuilles de présence que More tient pendant deux de ses trois semaines, la salle compte, selon les jours, entre trois et huit personnes. Dix hommes sur le papier, trois dans la pièce certains matins.
Arthur Samuel, qui a appris à un IBM 701 à jouer aux dames, en gardera le souvenir d'un été « très intéressant, très stimulant, très excitant ». Il n'en sortira ni rapport collectif ni méthode partagée.
Deux hommes arrivent avec un programme
Tout le monde apporte des idées. Newell et Simon apportent autre chose : un programme. Avec Cliff Shaw, programmeur à la RAND Corporation de Santa Monica, ils ont écrit le Logic Theorist, un logiciel qui démontre des théorèmes de logique. En janvier 1956, Simon annonce à ses étudiants : « Pendant Noël, Al Newell et moi avons inventé une machine qui pense. » La machine en question est, ce mois-là, sa propre famille. Simon réunit sa femme, ses trois enfants et quelques étudiants, donne à chacun une fiche cartonnée décrivant une sous-routine, et fait tourner le programme à la main. Shaw finira par le faire fonctionner sur le JOHNNIAC de la RAND.
Le mécanisme est encore partout. D'un côté, un théorème à démontrer ; de l'autre, des axiomes et quelques règles de transformation. Le Logic Theorist part du but, remonte vers les axiomes et n'explore que les transformations qui rapprochent visiblement les deux bords, comme un randonneur qui ne prend que les sentiers qui montent. Newell et Simon appellent ces règles de pouce des heuristiques.
Le programme démontrera 38 des 52 premiers théorèmes du chapitre 2 des Principia Mathematica de Whitehead et Russell, et trouvera pour le théorème 2.85 une preuve plus élégante que celle des auteurs. Bertrand Russell, prévenu, s'en réjouit. Soumise au Journal of Symbolic Logic, la preuve est refusée : une nouvelle démonstration d'un théorème élémentaire n'a rien de notable, répond la revue, sans relever que l'un des auteurs est un programme. À Dartmouth, l'accueil est tiède. Selon l'historienne Pamela McCorduck, personne, hormis Newell et Simon eux-mêmes, ne mesure alors la portée de la chose.
Ce que l'été n'a pas réglé
McCarthy quitte Dartmouth pour le MIT dès l'automne 1956 ; Minsky l'y rejoint en 1958. Ray Solomonoff résumera plus tard l'ambition de départ en une phrase, avant d'en rire :
Je crois que McCarthy pensait que nous allions tous travailler ensemble et lancer quelque chose de vraiment solide d'ici la fin de la conférence.
Ce qui est resté, c'est le nom, et la conjecture. Pas la définition. En 2007, sur son site de Stanford, McCarthy tient une foire aux questions. À la question « N'existe-t-il pas une définition solide de l'intelligence qui ne dépende pas de l'intelligence humaine ? », il répond :
Pas encore. Le problème est que nous ne savons pas encore caractériser en général quels types de procédures de calcul nous voulons appeler intelligentes.
Cinquante-deux ans après avoir écrit le mot, l'homme qui l'a choisi dit ne pas savoir le définir. C'est la conjecture de 1955 prise au sérieux : on simule les aspects de l'intelligence un par un, les dames, la démonstration, la langue, sans avoir jamais eu besoin de dire ce qu'est le tout.
Les sommes, elles, ont changé d'échelle. Selon l'AI Index 2026, le rapport annuel de l'université Stanford sur l'intelligence artificielle, les entreprises d'IA ont reçu dans le monde 344,7 milliards de dollars d'investissement privé pour la seule année 2025, plus du double de l'année précédente. Le chiffre ne compte que l'argent apporté par des investisseurs privés, notamment des fonds de capital-risque ou de capital-investissement, à des entreprises d'IA qui ont levé plus de 1,5 million de dollars depuis 2013 : ni les rachats d'entreprises, ni l'argent public. De 2013 à 2025, les États-Unis en ont attiré à eux seuls 757,3 milliards.
Une plaque, cinquante ans plus tard
Du 13 au 15 juillet 2006, Dartmouth réunit à nouveau les survivants. Cinq des participants de 1956 reviennent : McCarthy, Minsky, Solomonoff, Selfridge et Trenchard More. McCarthy donne une conférence intitulée « Ce qu'on attendait, ce qu'on a fait, et l'IA aujourd'hui ». Une plaque est posée dans Dartmouth Hall. Elle cite les quatre signataires et la conjecture, en entier. La photo en tête de cette note date de la même année : McCarthy à Stanford, le 13 mai 2006, cheveux et barbe blancs, soixante-dix-huit ans.
Treize mille cinq cents dollars demandés, sept mille cinq cents reçus, deux mois prévus, huit semaines passées à trois dans une salle qui en attendait dix. De tout cela, ce qui a tenu, c'est la ligne du titre. Deux mots choisis pour leur neutralité, et qui n'ont toujours pas de définition.