Le 4 octobre 1957, à 22 h 28, heure de Moscou, une fusée R-7 s'arrache du pas de tir numéro 1 de Tiouratam, dans la steppe du Kazakhstan, le futur Baïkonour. La R-7 est un missile intercontinental. Ce soir-là, sous sa coiffe, il y a une sphère d'aluminium poli de 58 centimètres et de 83,6 kilos, hérissée de quatre antennes. Quelques minutes plus tard, les récepteurs au sol captent ce qu'ils attendaient : un bip de trois dixièmes de seconde, répété sans fin, sur 20,005 mégahertz.
Le même soir, à Kiev, Nikita Khrouchtchev assiste à une réception. Vers 23 heures, on l'appelle au téléphone. Selon les mémoires de son fils Sergueï, il revient vers les convives le visage illuminé : « Korolev vient d'appeler. » Puis il précise qu'il ne faut pas répéter ce nom : il est classifié. L'homme qui vient de placer le premier objet humain en orbite restera un secret d'État jusqu'à sa mort, en janvier 1966.
Le plan B est parti le premier
Cette sphère n'était pas le satellite prévu. Depuis 1956, le bureau d'études de Sergueï Korolev travaille sur l'« Objet D », un laboratoire orbital de 1 000 à 1 400 kilos. Le projet prend du retard, et Korolev craint que les Américains ne passent devant. Début 1957, le gouvernement approuve un objet de remplacement, le « PS », pour Prosteïchi Spoutnik : le satellite le plus simple. L'Objet D volera au printemps 1958 sous le nom de Spoutnik 3.
Une coque d'alliage d'aluminium épaisse de deux millimètres, polie comme un miroir pour renvoyer la chaleur du Soleil. À l'intérieur, de l'azote sous pression, trois batteries argent-zinc prévues pour deux semaines, et un émetteur d'un watt qui pèse à lui seul 3,5 kilos. Pas de caméra, pas de compteur Geiger. Le seul instrument de mesure, c'est le bip : si la température ou la pression interne sortent des limites, la durée des impulsions change. Le satellite ne sait dire qu'une chose : « je suis là et je vais bien ».
Un bip que n'importe qui peut entendre
Les fréquences n'ont rien de fortuit. 20,005 et 40,002 mégahertz, c'est le domaine des ondes courtes, à la portée de n'importe quel radioamateur de 1957. Le monde entier doit pouvoir l'entendre. L'American Radio Relay League explique comment se caler sur « 20 mégacycles ». En Angleterre, le radiotélescope de Jodrell Bank suit par radar la fusée porteuse : c'est le seul instrument de l'Ouest capable de le faire.
Ce que les gens voient dans le ciel, en revanche, n'est pas le satellite. La sphère de 58 centimètres est un point de sixième magnitude, à la limite de l'œil nu. L'objet brillant qui traverse le ciel au crépuscule, c'est l'étage central de la R-7, un cylindre de 26 mètres. Des millions de personnes ont « vu Spoutnik » cet automne-là. Elles ont vu le missile.
À Moscou, il faut un jour pour comprendre. Le 5 octobre, la Pravda publie un communiqué modeste en première page ; le 6, après avoir mesuré la réaction de l'Ouest, elle lui consacre toute sa une.
« Une petite balle en l'air »
À Washington, Dwight Eisenhower n'est pas surpris : ses avions espions U-2 l'ont prévenu que les Soviétiques étaient près du but. Ce qu'il sous-estime, c'est son propre pays. Le 9 octobre 1957, en conférence de presse, une journaliste lui demande si le satellite n'a pas une « immense signification ». Il répond :
D'après ce qu'ils disent, ils ont mis une petite balle en l'air.
Le pays, lui, perd son sang-froid. L'historien de la NASA Roger Launius parle d'un effet « Pearl Harbor » sur l'opinion. Un sondage de l'université du Michigan compte 26 % d'Américains qui jugent la science soviétique supérieure à la leur. Lyndon Johnson, chef de la majorité au Sénat, raconte avoir levé les yeux ce soir-là depuis son ranch du Texas et trouvé le ciel « presque étranger ».
Le 3 novembre, Spoutnik 2 emporte en orbite une chienne, Laïka, dans un engin de 508 kilos, six fois le premier. Le 6 décembre, les États-Unis répliquent devant les caméras de télévision : la fusée Vanguard TV-3 s'élève d'environ un mètre au-dessus de son pas de tir de cap Canaveral et se désintègre dans les flammes. Les journaux titrent « Flopnik » et « Kaputnik ». Le 31 janvier 1958, l'armée finit par placer Explorer 1 en orbite : 13,97 kilos et un compteur Geiger de James Van Allen.
Quatre lettres pour ne plus être surpris
Une semaine plus tard, le 7 février 1958, le secrétaire à la Défense Neil McElroy signe la directive 5105.15 qui crée l'Advanced Research Projects Agency, l'ARPA. Budget initial : 520 millions de dollars. Son premier directeur, Roy Johnson, quitte un poste à 160 000 dollars par an chez General Electric pour un salaire de 18 000 dollars. Sa mission : l'espace.
Cette mission lui est retirée presque aussitôt. Le 29 juillet 1958, Eisenhower signe le National Aeronautics and Space Act ; la NASA ouvre le 1er octobre et récupère les programmes spatiaux de l'ARPA. En moins de deux ans, l'agence créée pour rattraper Spoutnik a perdu Spoutnik. Il lui reste de l'argent, des gens brillants et l'obligation de trouver autre chose à faire.
Un psychologue dans une agence de missiles
Autre chose, ce sera l'ordinateur. En octobre 1962, l'ARPA confie son petit bureau de recherche sur le commandement et le contrôle à Joseph Carl Robnett Licklider, dit « Lick », un psychologue de quarante-sept ans. Deux ans plus tôt, il a publié Man-Computer Symbiosis, un article où il décrit des machines qui ne remplacent pas l'homme, mais pensent avec lui. Le bureau devient l'Information Processing Techniques Office, l'IPTO. Licklider finance le temps partagé au MIT et des départements d'informatique dans plusieurs universités.
Le 23 avril 1963, il adresse à ses chercheurs une note intitulée « Aux membres et affiliés du réseau informatique intergalactique ». Le titre est une plaisanterie. Le contenu ne l'est pas : il y pose le problème de faire communiquer entre elles des machines différentes pour partager programmes et données. Il quitte l'ARPA en juillet 1964. Bob Taylor, qui dirige le bureau à partir de 1966, trouve un million de dollars pour le réseau ; le 29 octobre 1969, à 22 h 30, un ordinateur de l'UCLA envoie à un ordinateur du Stanford Research Institute les deux premières lettres du mot « login » avant que le système ne plante.
La plupart des avancées significatives de l'informatique […] n'ont été que des extrapolations de la vision de Lick.
Le jugement est de Bob Taylor. Un psychologue embauché par une agence de missiles a dépensé le budget en ordinateurs universitaires, et on l'en remercie.
Ce que vaut une peur
Rien de tout cela n'était dans le plan. Korolev voulait un laboratoire de 1 400 kilos et a lancé une boule qui fait bip. Eisenhower voulait calmer le jeu et a vu naître deux agences fédérales en six mois. L'ARPA voulait rattraper l'espace et s'est retrouvée à payer des chercheurs pour relier des ordinateurs. Chaque étape est une réponse de travers à l'étape précédente, et la somme de ces réponses de travers s'appelle Internet. La paranoïa n'invente rien. Mais elle signe les chèques, et vite : 520 millions de dollars quatre mois après le premier bip. L'agence s'appelle DARPA depuis mars 1996 et existe toujours. Le sondage du Michigan, lui, était retombé à 10 % un an après le lancement. L'argent était déjà dépensé.
Spoutnik s'est tu le 26 octobre 1957, trois semaines après le départ. La sphère a tourné en silence, 1 440 orbites au total, 70 millions de kilomètres, puis s'est consumée dans l'atmosphère le 4 janvier 1958. Il n'en reste que des répliques dans les musées, comme celle de la photo, et l'enregistrement d'un bip de trois dixièmes de seconde. Trois semaines d'émission. Et une agence née pour que cela ne se reproduise jamais, qui a soixante-huit ans et cherche encore la prochaine surprise.