Du marbre, et un seul mot gravé dessus : COBOL. En 1960, Howard Bromberg, ingénieur chez RCA, fait livrer une pierre tombale au Pentagone, dans le bureau de Charles Phillips, l'homme qui pilote le comité chargé d'écrire un langage commun pour les ordinateurs de gestion. Bromberg siège dans ce comité. À ses yeux, le langage est mort avant d'être né, et il le dit avec un bloc de marbre. La pierre existe toujours, au Computer History Museum, en Californie. Le 16 mai 1985, pour les vingt-cinq ans du langage, neuf personnes ont posé autour d'elle, dont le commodore Grace Hopper et, tout à droite, Howard Bromberg lui-même.
Deux cent vingt-cinq ordinateurs, aucun langage commun
Le problème est comptable avant d'être technique. En 1959, le département de la Défense américain exploite 225 ordinateurs, en attend 175 autres et a dépensé plus de 200 millions de dollars en programmes. Chaque machine parle sa propre langue : un programme écrit pour un UNIVAC de Remington Rand ne tourne pas sur un IBM. Le 8 avril 1959, Mary Hawes, de Burroughs, réunit quelques collègues à l'université de Pennsylvanie pour parler d'un langage partagé. Grace Hopper est dans la salle. Jean Sammet aussi.
Les 28 et 29 mai 1959, la question monte au Pentagone. Quarante et une personnes, constructeurs, administrations et entreprises utilisatrices, sous la présidence de Charles Phillips, directeur de la recherche sur les systèmes de données au bureau du contrôleur de la Défense. Le compte rendu officiel parle d'un accord « presque unanime » : le projet est souhaitable, et faisable. On crée trois groupes de travail, court, moyen et long terme, sous le nom de CODASYL. Le groupe court terme réunit six constructeurs (Burroughs, IBM, Minneapolis-Honeywell, RCA, Sperry Rand, Sylvania) et trois administrations, sous la présidence de Joseph Wegstein, du Bureau national des normes. Délai pour rendre une spécification : septembre. Betty Holberton, ancienne programmeuse de l'ENIAC, parle d'un « optimisme grossier ».
Six personnes, deux semaines, un hôtel de Manhattan
Le gros du texte sort d'un sous-comité de six : William Selden et Gertrude Tierney pour IBM, Howard Bromberg et Norman Discount pour RCA, Vernon Reeves et Jean Sammet pour Sylvania. D'après le New York Times, l'essentiel se rédige en deux semaines d'enfermement à l'hôtel Sherry-Netherland, à Manhattan. Le comité remet un premier rapport en septembre 1959, adopte le nom COBOL, pour COmmon Business Oriented Language, et distribue la version finale le 17 décembre. En avril, le département de la Défense publie le rapport sous le titre Initial Specifications for a Common Business Oriented Language. Du Pentagone à l'imprimerie : onze mois.
Le rapport nomme ses sources : FLOW-MATIC, le langage de Sperry Rand conçu sous la direction de Grace Hopper ; Commercial Translator, d'IBM ; AIMACO, de l'Air Force. Hopper n'a pas écrit COBOL. Avec Bob Bemer, d'IBM, elle en est d'abord conseillère technique, jusqu'à ce qu'on juge que cela favorise trop leurs deux employeurs. En 1980, elle tranche à sa façon : « Prenez le manuel de FLOW-MATIC et comparez-le à COBOL 60 : COBOL 60, c'est 95 % de FLOW-MATIC. » Jean Sammet, qui a tenu le stylo, a passé sa vie à nuancer.
Je ne cède à personne dans mon admiration pour Grace. Mais elle n'était ni la mère, ni la créatrice, ni la conceptrice de COBOL.
Les deux ont raison. Hopper a eu l'idée et l'a prouvée avec FLOW-MATIC au milieu des années 1950. Six autres l'ont transformée en texte de loi.
Un langage qui se lit à voix haute
Les exemples du rapport de 1960 se lisent sans dictionnaire : ADD A TO C. MULTIPLY BAKER BY CHARLIE. Un programme COBOL se découpe en quatre divisions : identification, environnement, données, procédure. Le comité veut qu'un programme reste lisible par un gestionnaire et puisse être écrit par des programmeurs « relativement inexpérimentés ».
Le détail qui fera sa longévité tient en une lettre. Un montant se déclare PIC 9(5)V99 : cinq chiffres, une virgule (le V), deux chiffres après la virgule. Le nombre reste en base dix, chiffre par chiffre, comme un comptable l'écrit, centime compris. COBOL évite ainsi la virgule flottante binaire des calculs scientifiques, qui traduit le nombre en 0 et en 1 : 0,1 n'y tombe pas juste, comme un tiers en décimal (0,333…), et 0,1 plus 0,2 n'y donne pas exactement 0,3. Pour une banque, c'est la raison d'être.
Reste à prouver la portabilité. Le 17 août 1960, un premier programme COBOL tourne sur un RCA 501. Les 6 et 7 décembre, le même programme, à quelques retouches près, s'exécute sur le RCA 501 et sur un UNIVAC de Remington Rand. La pierre tombale de Bromberg date de la même année.
Un délit, selon Dijkstra
Le mépris arrive vite et ne partira plus. Le 18 juin 1975, depuis Nuenen, aux Pays-Bas, Edsger Dijkstra, prix Turing 1972, rédige une page d'aphorismes intitulée « Comment dire des vérités qui peuvent blesser ? ». FORTRAN y est « la maladie infantile », PL/I « la maladie mortelle ». Pour COBOL, il garde la phrase la plus citée du métier.
L'usage de COBOL mutile l'esprit ; son enseignement devrait donc être considéré comme une infraction pénale.
Les entreprises, elles, continuent d'en écrire, parce que la paie, les comptes et les stocks n'ont pas besoin d'élégance : ils ont besoin de tourner lundi. Le langage est normalisé en 1968, 1974, 1985, 2002, 2014, et encore en 2023. Pour un mort, il publie beaucoup.
Le code qui compte votre argent
En avril 2017, Reuters publie une infographie intitulée « COBOL blues ». Ses chiffres font le tour du monde : 43 % des systèmes bancaires reposent sur COBOL, 95 % des opérations aux distributeurs de billets passent par du code COBOL, 80 % des transactions faites en personne aussi, pour 220 milliards de lignes en service. Ce sont des estimations d'industrie vieilles de neuf ans ; à notre connaissance, personne ne les a réauditées. Reuters ajoute que les banques américaines ne quittent COBOL que lentement, sur l'exemple de concurrentes étrangères qui ont déjà fait le saut.
Il en cite une : la Commonwealth Bank of Australia. Le 28 avril 2008, elle annonce le remplacement de son système bancaire central, en service depuis les années 1960, par un logiciel de SAP. Coût prévu : environ 580 millions de dollars australiens, sur quatre ans. Le chantier s'achève en 2012, au bout de cinq ans, pour plus d'un milliard.
Le gouverneur cherche des programmeurs « cobalt »
Le 4 avril 2020, Phil Murphy, gouverneur du New Jersey, tient son point presse. En deux semaines, plus de 362 000 habitants ont demandé une allocation chômage, une hausse de 1 600 %. Le système qui les traite a plus de quarante ans. Le gouverneur lance un appel : « Dans notre liste de volontaires, nous n'avons pas seulement besoin de soignants : vu nos systèmes hérités, il faudrait ajouter une page pour les compétences informatiques en cobalt, parce que c'est à ça qu'on a affaire. » Cobalt. Il veut dire COBOL. Il promet « beaucoup d'autopsies », dont celle-ci : « comment diable en est-on arrivé là, à avoir littéralement besoin de programmeurs COBOL ». Cette semaine-là, 6,6 millions d'Américains s'inscrivent au chômage.
Les volontaires se sont présentés. Le lundi suivant, Murphy s'en amuse : quelqu'un l'a surnommé « le roi du COBOL », et il n'est pas certain que ce soit un compliment.
Le New Jersey n'est pas seul. En 2020, 28 des 50 États versent encore les allocations chômage avec des programmes COBOL ; les 22 autres ont changé de système. L'économiste Michael Navarrete compare les deux groupes (Brookings, 2024). Dans les États restés sur COBOL, la part des demandes payées avec plus de 70 jours de retard monte d'au moins 2,1 points de plus qu'ailleurs, et les achats par carte bancaire baissent de 2,8 points de plus. Son calcul, qu'il donne lui-même pour approximatif, chiffre la perte à au moins 105 milliards de dollars de PIB entre mars et décembre 2020.
En juillet 2025, le GAO, l'organe d'audit du Congrès américain, classe onze systèmes publics parmi les plus urgents à moderniser ; les deux du Trésor, vieux de 51 et 59 ans, tournent en COBOL et en assembleur. Le 23 février 2026, Anthropic affirme que son outil Claude Code peut ramener une migration COBOL de plusieurs années à quelques trimestres. Le jour même, l'action IBM, qui fabrique les ordinateurs centraux où tourne du COBOL depuis des décennies, perd 13 %, sa pire séance depuis octobre 2000.
Howard Bromberg a acheté une tombe sur un coup de colère. Soixante-six ans plus tard, elle est exposée dans un musée, et elle attend toujours son occupant.