Le 7 avril 1964, dans l'auditorium d'IBM à Poughkeepsie, Thomas J. Watson Jr. monte sur scène devant des clients et des journalistes. Il qualifie ce qu'il va dire d'annonce de produit la plus importante de l'histoire de la compagnie : six ordinateurs baptisés System/360, comme les degrés de la boussole, parce qu'ils doivent servir à tout, plus de quarante périphériques, et une promesse : un programme écrit pour le plus petit modèle tournera sans modification sur le plus gros. Des conférences de presse la relaient dans 165 autres villes américaines et quatorze pays, devant cent mille personnes selon IBM. Watson l'écrira dans ses mémoires : une partie des machines exposées étaient des maquettes en bois.

Huit ordinateurs qui ne se parlent pas

En 1962, IBM vend huit ordinateurs différents, aux architectures incompatibles. Endicott produit le 1401, premier ordinateur de la firme vendu à plus de dix mille exemplaires ; Poughkeepsie construit la série 7000 pour les gros calculs. Un client qui grandit doit changer de machine, donc réécrire tous ses programmes et racheter ses imprimantes.

À Poughkeepsie, un ingénieur de trente ans nommé Frederick Brooks défend une nouvelle série, la 8000. Le 15 mai 1961, son supérieur Bob Evans l'enterre : trop peu de compatibilité à l'intérieur même de la ligne. Puis, à la surprise de nombreux dirigeants d'IBM, Brooks compris, Evans lui confie la ligne de remplacement, avec Gene Amdahl comme architecte en chef. L'homme qui vient de perdre son projet portera le plus gros projet de l'entreprise.

Un motel du Connecticut, deux semaines avant Noël

À l'automne 1961, Vincent Learson, le vice-président chargé des ordinateurs, réunit treize personnes, Evans et Brooks compris, dans un groupe de travail baptisé SPREAD. En novembre, ça n'avance pas assez vite. Learson, raconte Watson, « s'est impatienté. Deux semaines avant Noël, il les a envoyés dans un motel avec ordre de ne pas revenir avant d'être d'accord. » Le motel s'appelle le New Englander, au nord de Stamford selon Fortune. Ils en sortent le 28 décembre 1961 avec quatre-vingts pages.

Le rapport recommande une seule famille, du plus petit modèle au plus puissant, tous compatibles entre eux. Contrepartie, écrite noir sur blanc : la nouvelle famille ne sera compatible avec aucun ordinateur existant d'IBM. Le 4 janvier 1962, Brooks la présente aux cinquante premiers dirigeants. La seule programmation y est chiffrée à 125 millions de dollars, alors qu'IBM en dépense dix par an. Learson se souvient : « Tout le monde disait qu'on ne pouvait tout simplement pas dépenser cette somme. » Puis : « Bon, on le fait. »

Une partition, six orchestres

L'idée centrale est une distinction que Brooks nomme, et le mot lui est souvent attribué, l'architecture : ce que le programmeur voit, instructions, formats de données, registres, séparée de l'implémentation, la façon dont chaque modèle l'exécute. La même partition, jouée par un quatuor ou par un orchestre symphonique. Le Model 30 exécute 34 500 instructions par seconde ; le plus gros modèle annoncé va cinquante fois plus vite. Brooks impose l'octet de 8 bits contre ceux qui en voulaient 6, « la décision la plus importante que j'aie jamais prise », parce qu'elle permet les minuscules. Chaque fichier que vous ouvrez compte encore en octets de 8 bits.

Pour que six machines obéissent à la même architecture, IBM généralise une idée de Maurice Wilkes, en 1951 : le microcode. Au lieu de câbler dans le cuivre la logique qui décompose chaque instruction en petits pas, on l'écrit dans une mémoire morte. Sur le Model 30, elle tient sur des cartes perforées, 4 032 mots de 60 bits, et se corrige à la perforatrice. Peu de circuits et beaucoup de microcode sur les petits modèles, l'inverse sur les gros. Même langue, pas le même corps.

Le microcode règle aussi une urgence. Fin 1963, Honeywell lance le H-200 avec un programme nommé Liberator qui fait tourner les programmes du 1401 ; les agences IBM perdent 196 clients en deux mois. Deux ingénieurs, Stuart Tucker et Larry Moss, remarquent que le 360 possède tous les chemins de données des anciennes machines : il suffit d'ajouter leur jeu d'instructions au microcode. Un 360 peut, « au simple basculement d'un interrupteur électronique », se faire passer pour un 1410 ou un 7090, et exécuter les programmes du 1401 plus vite que le 1401 lui-même. John Haanstra, qui préparait à Endicott un nouveau 1400 contre le 360, perd son poste dans le mois.

Un ordinateur qui sait se faire passer pour son prédécesseur se vend mieux qu'un ordinateur qui le remplace.
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Un an et demi de chiffre d'affaires sur la table

Les chiffres, c'est Fortune qui les aligne en septembre 1966 : « IBM's $5,000,000,000 Gamble ». Cinq milliards de dollars sur quatre ans, pour une entreprise dont le chiffre d'affaires de 1964 est de 3,2 milliards. Plus d'un demi-milliard en recherche, cinq usines nouvelles, et quatre milliards et demi en machines de location, d'usines et d'équipement, car IBM loue ses ordinateurs et doit les financer avant d'en toucher un dollar. Au printemps 1966, IBM demande 371 millions de dollars à ses actionnaires. Evans avait donné au projet un surnom : tu paries ta boîte. Watson, dans ses mémoires :

Ce fut la décision la plus grosse et la plus risquée que j'aie jamais prise, et je m'en suis tourmenté pendant des semaines, mais au fond de moi je croyais qu'il n'y avait rien qu'IBM ne pût faire.

Plus de mille machines sont commandées dans les quatre semaines qui suivent l'annonce, mille de plus dans les quatre semaines d'après. En septembre 1966, Fortune compte 4 000 machines livrées et 20 000 en commande, dans un monde qui possède environ 35 000 ordinateurs. Entre 1964 et 1970, le chiffre d'affaires passe de 3,2 à 7,5 milliards de dollars et les effectifs atteignent 269 000 personnes.

Un jour de retard à la fois

Le matériel tient le calendrier. Le logiciel, non. Le logiciel de la famille, système d'exploitation OS/360 en tête, est estimé entre 30 et 40 millions de dollars. Il en coûtera 500 millions, la plus grosse dépense de tout le programme. Un million de lignes de code au départ, une première version d'OS/360 le 31 mars 1966, avec des mois de retard. IBM ajoute des gens : plus de mille personnes finissent par travailler sur le logiciel. Brooks dira que c'était comme jeter de l'essence sur un feu.

Il quitte IBM en 1965 pour l'université de Caroline du Nord. Lors de son entretien de départ, Watson lui demande pourquoi les projets logiciels sont tellement plus durs à gérer que les projets matériels. Il mettra dix ans à répondre. The Mythical Man-Month, paru en 1975, s'ouvre sur cet aveu : « Ce livre est une réponse tardive aux questions insistantes de Tom Watson. » Sa thèse centrale porte depuis un nom, la loi de Brooks :

Ajouter des gens à un projet logiciel en retard le retarde encore.

Et la question du chapitre 14, « Comment un projet prend-il un an de retard ? », reçoit la réponse la plus courte du livre : « Un jour à la fois. »

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Soixante et un ans et un jour

Gene Amdahl, l'architecte en chef, quitte IBM en septembre 1970 et fonde à Sunnyvale, avec l'argent de Fujitsu, Amdahl Corporation, qui livre en 1975 son premier ordinateur : une machine compatible 360 et 370, moins chère et plus rapide que celle d'IBM. Une architecture publiée appartient à tout le monde.

Le System/370 arrive le 30 juin 1970, puis le 390, puis la gamme Z. Les machines actuelles, ces gros ordinateurs centraux d'entreprise qu'on appelle les « mainframes », descendent en ligne directe du 360 de 1964, et beaucoup de programmes écrits pour ces systèmes tournent sans modification sur la dernière. Le z17 a été annoncé le 8 avril 2025, soixante et un ans et un jour après Poughkeepsie.

Sur le panneau de commande, trois cadrans gradués en hexadécimal désignent l'unité depuis laquelle charger le système ; ce sont eux qu'on voit en tête de cette note. Les armoires en bois de Poughkeepsie ont été remplacées depuis longtemps. Le jeu d'instructions qu'elles faisaient semblant d'exécuter, non.