Fin 1971, à Cambridge, dans le Massachusetts, un ingénieur de trente ans fait rouler sa chaise d'un clavier à l'autre. Les deux claviers sont à trois mètres l'un de l'autre. Ray Tomlinson tape quelques lettres sur le premier, pousse sur ses talons, traverse la pièce sur ses roulettes et regarde si les lettres sont arrivées sur le second. Derrière les claviers, deux armoires de Digital Equipment, deux PDP-10, posées côte à côte sur le même plancher. Aucun câble ne les relie directement. Pour passer de l'une à l'autre, les lettres empruntent l'ARPANET, le réseau que son employeur est en train de construire pour le Pentagone.
Les lettres arrivent. C'est le premier courrier électronique jamais envoyé d'un ordinateur à un autre à travers un réseau. Tomlinson ne sait plus ce qu'il a tapé. Il ne le saura jamais.
Deux armoires et un plancher
L'employeur s'appelle Bolt Beranek and Newman, BBN, une société de Cambridge qui construit les IMP, les routeurs de l'ARPANET. En septembre 1971, le réseau compte 18 IMP et 23 ordinateurs hôtes, universités et laboratoires du gouvernement. Tomlinson, né à Amsterdam dans l'État de New York, diplômé de Rensselaer en 1963 et du MIT en 1965, est entré chez BBN en 1967. À l'été et à l'automne 1971, il fait partie d'une petite équipe qui développe TENEX, un système d'exploitation en temps partagé pour PDP-10, au service d'un groupe plus large qui travaille sur le langage naturel. Il a déjà travaillé pour TENEX sur le protocole de contrôle du réseau et écrit un programme expérimental de transfert de fichiers, CPYNET.
Le courrier électronique n'est nulle part dans le contrat. On ne le lui a pas demandé. Tomlinson le dira lui-même, des années plus tard, sur la page qu'il a rédigée pour le site de BBN : il l'a fait « surtout parce que ça avait l'air d'une chouette idée ».
L'ARPANET était une solution à la recherche d'un problème.
Une boîte aux lettres est un fichier
Le mécanisme tient en trois idées. La première existe déjà : sur une machine en temps partagé, les utilisateurs se laissent des messages depuis le milieu des années 1960, et TENEX a pour cela un programme nommé SNDMSG, « send message ». Une boîte aux lettres y est simplement un fichier qui porte un nom précis, protégé d'une façon particulière : les autres utilisateurs peuvent écrire à la suite, mais ni lire ni effacer ce qui s'y trouve. Une fente dans une porte. On glisse une lettre, on n'ouvre pas la porte.
La deuxième idée, c'est CPYNET, qui sait copier un fichier d'un PDP-10 à un autre à travers le réseau. Tomlinson remarque que CPYNET pourrait ajouter du texte au bout d'une boîte aux lettres aussi bien que SNDMSG le fait en local. Il manque une seule chose : le protocole de CPYNET sait envoyer et recevoir un fichier entier, pas écrire à la suite d'un fichier existant. Il ajoute ce mode. Une évidence, écrit-il : écrire à la suite, c'est écrire, avec un autre mode d'ouverture du fichier. Puis il greffe le code de CPYNET dans SNDMSG.
Reste la troisième idée, la plus visible : comment dire au programme que le destinataire n'est pas sur cette machine, mais sur une autre.
Le signe posé au-dessus du P
Tomlinson regarde son clavier. C'est un Teletype Model 33, un terminal à un millier de dollars qui imprime sur du papier, en majuscules seulement, avec un jeu réduit de signes. Il lui faut un caractère qui ne puisse jamais apparaître dans le nom d'un utilisateur, sinon le programme ne saurait pas où le nom s'arrête et où commence celui de la machine. Au-dessus du P, il y a un signe que l'on emploie peu : @.
En anglais commercial, @ sert à écrire un prix unitaire, « 10 items @ $1.95 ». Il se lit « at ». Tomlinson s'en sert pour dire que l'utilisateur est « at », chez une autre machine. Il racontera plus tard au Smithsonian qu'il cherchait surtout un symbole peu utilisé, qu'il n'y avait pas tellement de choix, un point d'exclamation ou une virgule, et que le signe égal n'aurait pas eu grand sens. L'adresse prend la forme nom@machine. Elle ne changera plus.
Un détail que Tomlinson se fera rappeler ensuite : sur Multics, le système en temps partagé du MIT, @ servait à effacer la ligne en cours de frappe. Taper une adresse y faisait disparaître le nom qui précédait le signe. Cela a causé, reconnaît-il, pas mal de tracas dans cette communauté.
QWERTYUIOP, ou quelque chose comme ça
Les premiers messages sont des essais, envoyés par Tomlinson à lui-même, d'une machine à l'autre. Il n'en a gardé aucune trace. « Les messages de test étaient parfaitement oubliables, et je les ai donc oubliés », écrit-il. Le premier était « probablement QWERTYUIOP ou quelque chose comme ça », la rangée du haut d'un clavier. La phrase est devenue une légende, répétée comme si elle était certaine. Elle ne l'est pas, et c'est lui qui le dit.
Le premier message qui ait un contenu, Tomlinson l'envoie quand le programme semble marcher : un mot à tous les utilisateurs de son groupe sur la machine de production, BBN-TenexA, pour expliquer comment envoyer un message à travers le réseau et à quoi sert le signe @.
Le premier usage du courrier en réseau a été d'annoncer sa propre existence.
Il le montre aussi à Jerry Burchfiel, son collègue et ami. Burchfiel racontera la scène à Forbes en 1998 : « Quand il me l'a montré, il m'a dit : ne le dis à personne ! Ce n'est pas ce sur quoi on est censés travailler. » Tomlinson, lui, se souvient d'un collègue qui lui conseille de ne rien dire au patron, et précise que c'était pour rire : explorer les usages de l'ARPANET, c'était précisément leur travail. Les deux versions se rejoignent sur l'essentiel. Dans la pièce, nul ne pense avoir fait quelque chose d'important.
Le patron s'y met
La version suivante de TENEX part chez les autres sites au début de 1972 avec le SNDMSG réseau à l'intérieur. Ce qui fait basculer l'usage, selon Forbes, c'est Larry Roberts, qui dirige à l'ARPA le bureau qui finance le réseau : il se met à traiter tout son courrier par la machine, et les chercheurs qui dépendent de ses crédits suivent. En 1973, plus de la moitié du trafic de l'ARPANET est du courrier. La même année, Tomlinson cosigne la RFC 561, le premier standard de format des messages. Le protocole SMTP, publié en août 1982, transporte encore l'essentiel du courrier du monde.
Tomlinson n'a rien breveté. À la question des récompenses, il répond sur sa page : aucune, sauf à compter comme récompense l'intérêt actuel pour les origines du courrier électronique. Les distinctions viendront tard : prix Internet de l'IEEE en 2004, prix Prince des Asturies en 2009, Internet Hall of Fame en 2012.
376 milliards par jour
Le cabinet d'études Radicati compte 361,6 milliards de messages envoyés et reçus par jour en 2024, 376,4 milliards prévus en 2025, pour plus de 4,4 milliards d'utilisateurs, soit plus de la moitié de l'humanité. Ses projections montent à 424,2 milliards par jour en 2028 : environ 4 % de plus chaque année. Près d'un message sur deux est indésirable : 44,99 % du trafic mondial en 2025, selon Kaspersky. Tomlinson, interrogé sur les premiers usages, avait noté deux différences avec les nôtres : les messages étaient en texte brut, et il n'y avait pas de spam. Ça n'a pas duré, et c'est la note de 1978.
Ray Tomlinson est mort le samedi 5 mars 2016, chez lui, à Lincoln, dans le Massachusetts, à 74 ans. Il a fait toute sa carrière chez BBN, devenue entre-temps une filiale de Raytheon : près de quarante-neuf ans dans la même société.
Sur les claviers d'aujourd'hui, le signe a changé de touche. Il n'est plus au-dessus du P. Il veut toujours dire la même chose : un nom, puis l'endroit où le trouver. Trois mètres de plancher, une chaise à roulettes, et une touche dont presque personne ne se servait.