Le 3 mai 1978, Carl Gartley, ingénieur chez Digital Equipment Corporation, se connecte sur le compte de son collègue Gary Thuerk, depuis une machine inscrite sur ARPANET sous le nom DEC-MARLBORO. Ses adresses ont été tapées une à une, à la main, depuis un annuaire imprimé. Dans le champ Objet, il y en a une : ADRIAN@SRI-KL. Le champ des destinataires en contient ensuite des centaines, puis le champ des copies, puis le corps du message lui-même, et c'est seulement après que commence le texte, en majuscules : DIGITAL WILL BE GIVING A PRODUCT PRESENTATION OF THE NEWEST MEMBERS OF THE DECSYSTEM-20 FAMILY. Gartley envoie.
Thuerk est responsable marketing chez DEC, une entreprise du Massachusetts surtout implantée sur la côte Est. Il veut placer la nouvelle gamme DECSYSTEM-20 en Californie et y a prévu deux présentations : le mardi 9 mai à 14 heures au Hyatt House, près de l'aéroport de Los Angeles, et le jeudi 11 mai au Dunfey's Royal Coach de San Mateo. Les modèles 2020T et 2060T offrent un « support ARPANET complet » sous TOPS-20. Les utilisateurs du réseau sont, à ses yeux, les acheteurs naturels d'une machine faite pour le réseau.
Un annuaire imprimé et un programme de 1971
En 1978, le réseau est petit et ses habitants sont listés. Le Network Information Center de SRI, dirigé par Elizabeth « Jake » Feinler, publie des « pages blanches », un répertoire papier des adresses ARPANET. Thuerk fait recopier celles de la côte Ouest. Le programme d'envoi s'appelle SNDMSG : celui que Ray Tomlinson avait modifié en 1971 pour faire passer un message d'une machine à une autre, en choisissant l'arobase pour séparer l'utilisateur de sa machine. Le premier courrier en réseau et le premier spam en réseau sortent du même outil, à sept ans d'intervalle. Le Computer History Museum classe ce message de DEC comme le premier spam commercial en réseau, et en connaît un plus ancien, sans réseau : vers 1971, au MIT, un programmeur de l'équipe système de l'ordinateur partagé CTSS avait envoyé à tous ses utilisateurs un long message contre la guerre, qui commençait par : « THERE IS NO WAY TO PEACE. PEACE IS THE WAY. »
SNDMSG n'a pas été conçu pour des centaines de destinataires. Ses champs d'en-tête ont une taille limite : la copie conservée en contient 320, le reste a débordé dans le corps, et une partie des destinataires visés n'a rien reçu, dont Einar Stefferud, qui animait pourtant la liste où la polémique allait éclater. Thuerk et Gartley renvoient le message aux oubliés ; ils ignoraient que SNDMSG savait gérer une liste de diffusion. Le chiffre de 393 destinataires est celui qui circule depuis ; le Guinness en compte 397, Thuerk dit « environ 400 ». Le message porte la date du 1er mai, l'officier qui va s'en plaindre écrira « le 2 mai », la copie conservée est arrivée le 3 mai. L'histoire a retenu le 3 mai.
Le major Czahor répond en majuscules
Le 4 mai à 4 h 52, heure du Pacifique, Jake Feinler reçoit un message de l'adresse DCACODE535. La Defense Communications Agency, qui administre ARPANET, a déjà « reçu plusieurs plaintes, comme vous pouvez l'imaginer ». Suit un texte officiel à transmettre à tous les sites, signé du major Raymond Czahor, chef de la branche de gestion d'ARPANET.
Le 2 mai 1978, Digital Equipment Corporation a envoyé sur ARPANET un message faisant la publicité de ses nouveaux systèmes. C'est une violation flagrante de l'usage d'ARPANET, le réseau devant servir exclusivement aux affaires officielles du gouvernement des États-Unis. Les mesures appropriées sont prises pour que cela ne se reproduise pas.
Les mesures appropriées sont un coup de téléphone. La DCA appelle le supérieur de Thuerk, un ancien officier de l'armée de l'air. Thuerk racontera en 2007 à Computerworld qu'un représentant d'ARPANET « m'a appelé et m'a passé un savon. Il m'a fait promettre de ne jamais recommencer ». Un utilisateur de l'université de l'Utah se plaint que le message a mis sa machine à l'arrêt : trois copies seulement, selon Thuerk, mais ses disques de courrier étaient presque pleins.
Stallman ravale ses mots
Le débat se déplace sur MsgGroup, la liste de Stefferud. Jake Feinler y défend l'interdiction : ceux qui ont accès au réseau ne doivent pas en tirer un avantage sur ceux qui n'y ont pas accès. Mark Crispin, programmeur système à Stanford, qui inventera IMAP sept ans plus tard, parle d'un « abus clair et flagrant de l'annuaire » et conclut, désabusé : la solution ultime, c'est la commande de votre lecteur de courrier qui efface un message indésirable.
Le 8 mai, Richard Stallman, du laboratoire d'intelligence artificielle du MIT, prend la défense de DEC. Il n'a pas reçu le message. Il reçoit « des tonnes de courrier sans intérêt, et des annonces système sur des bébés qui viennent de naître ». Le lendemain, Geoff Goodfellow, de SRI, lui fait suivre une copie.
Geoff m'a transmis une copie du message de DEC, et je ravale mes mots. Ça m'aurait vraiment dérangé ! Personne ne devrait avoir le droit d'envoyer un message avec un en-tête aussi long, quel qu'en soit le sujet.
Stefferud, en rediffusant la rétractation, ajoute une note d'éditeur en majuscules : à son avis, RMS@MIT-AI a besoin de quelques copies supplémentaires.
Treize ou quatorze millions de dollars
Thuerk n'a jamais présenté d'excuses. À Computerworld, en décembre 2007, il affirme que l'opération a rapporté « 13 ou 14 millions de dollars » de ventes. Le chiffre vient de lui ; on n'en connaît pas d'autre source. Il nuance le titre de père du spam : « Je me vois comme le père du marketing électronique. Il y a une différence. » Pour les décennies de courrier indésirable qui ont suivi, il a une formule : on ne reproche pas aux frères Wright chaque problème d'aviation. Brad Templeton, qui l'a interrogé vingt-cinq ans plus tard, note qu'il maintient n'avoir rien fait de mal, tout en recevant du spam sur sa propre boîte.
Sa carrière de spammeur s'arrête là. Quand la publicité de masse revient sur le réseau, elle a un nom.
Le mot vient d'un café de Bromley
Le 15 décembre 1970, la BBC diffuse le vingt-cinquième épisode du Monty Python's Flying Circus. Dans un café de Bromley, une serveuse lit un menu où presque chaque plat contient du Spam, la viande en boîte, pendant qu'une tablée de Vikings couvre la conversation en chantant « Spam, Spam, Spam ». À la fin des années 1980, les joueurs des MUD, ces mondes textuels partagés, reprennent le mot pour l'inondation d'un salon par du texte répété. Le 31 mars 1993, un logiciel de modération de Richard Depew se dérègle et poste 200 messages d'affilée sur le groupe Usenet news.admin.policy ; Joel Furr, d'après Templeton, est le premier à appeler ça un spam. Le 12 avril 1994, deux avocats de Phoenix, Laurence Canter et Martha Siegel, font poster par un programme leur publicité « Green Card Lottery » sur au moins 5 500 groupes Usenet, et le mot se fixe pour de bon, avant de glisser vers le courrier électronique. Le message de Thuerk a vécu quinze ans sans nom.
Dix-huit ans avant la première liste noire
La première liste noire partagée d'expéditeurs, MAPS, est fondée en 1997 par Paul Vixie et Dave Rand. SpamAssassin, filtre en logiciel libre, est mis en ligne le 20 avril 2001. En août 2002, Paul Graham publie « A Plan for Spam », où une analyse statistique des mots remplace les règles écrites à la main. Dix-huit ans séparent le message de DEC de la première liste noire, près d'un quart de siècle du filtre qui apprend.
Le résultat, en 2025 : 44,99 % du courrier électronique observé par Kaspersky était du spam, selon son rapport publié en février 2026. Près d'un message sur deux descend de l'en-tête de Carl Gartley. Mark Crispin avait vu juste en mai 1978 : la solution ultime reste la commande qui efface.
Le VT100 de la photo sort en août 1978, trois mois trop tard pour afficher le message de Thuerk. Mais c'est souvent sur un écran de ce genre, 80 colonnes de texte sur fond noir, que près de 400 personnes ont vu arriver un courrier dont l'objet était une adresse, suivie de près de six cents autres, avant la première ligne de texte. Beaucoup n'ont sans doute pas lu plus loin. C'était déjà la bonne réaction.