Mars 1975. Un avion de ligne entame sa descente vers Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Dans la cabine, Paul Allen, vingt-deux ans, programmeur chez Honeywell à Boston, sort un bloc sténo et se met à écrire des nombres à la main. Il vient de comprendre qu'il a oublié quelque chose : le chargeur, cette poignée d'instructions qui explique à un ordinateur comment lire un ruban. Dans son bagage, il y a ce ruban, un rouleau de papier perforé qui contient un interpréteur BASIC de quatre kilo-octets, écrit pour une machine que ni lui ni son associé n'ont jamais touchée. L'avion se pose. Le chargeur est fini.

Le lendemain, dans les locaux de MITS, Ed Roberts et son ingénieur Bill Yates regardent Allen entrer le chargeur, octet par octet, avec les interrupteurs de la façade de l'Altair 8800. Le lecteur du télétype avale le ruban. La machine imprime une question : MEMORY SIZE ? Allen répond, puis tape PRINT 2+2. L'Altair imprime 4. Il racontera que jamais l'impression d'un seul chiffre n'avait paru aussi monumentale. Il recopie ensuite, depuis un livre, un petit jeu d'alunissage, et le jeu tourne. Du premier coup, selon lui, sur une machine qu'il découvre.

Un kit à 397 dollars en couverture

L'Altair existe parce qu'une entreprise de calculatrices est en train de couler. Ed Roberts, ancien officier de l'Air Force, a fondé MITS à Albuquerque pour vendre des kits de télémétrie, puis des calculatrices. Début 1974, une calculatrice s'achète en magasin moins cher que ce que lui coûtent les composants, et MITS a 300 000 dollars de dettes. Roberts parie sur un ordinateur en kit autour du nouveau processeur d'Intel, le 8080, qu'il négocie à 75 dollars pièce par lot de mille, au lieu des 360 dollars du tarif public.

Le numéro de janvier 1975 de Popular Electronics arrive dans les kiosques le 19 décembre 1974. En couverture, la boîte bleue et grise sous le titre « Project Breakthrough! », pour moins de 400 dollars : 397 dollars en kit, 498 dollars montée. La machine livrée a 256 octets de mémoire, pas de clavier, pas d'écran : on lui parle avec une rangée d'interrupteurs, elle répond avec des diodes rouges. Roberts espérait en vendre quelques centaines. En février, il a mille commandes. En août, plus de 5 000 machines sont parties.

Un coup de fil depuis Harvard

Allen tombe sur le magazine en décembre, à un kiosque de Harvard Square, et l'apporte à Bill Gates, dix-neuf ans, étudiant en deuxième année. Leur pari : si un ordinateur coûte le prix d'un téléviseur, quelqu'un vendra les logiciels. Ils appellent Roberts et lui annoncent qu'ils ont un BASIC pour l'Altair. Ils n'ont pas écrit une ligne. Roberts veut bien voir une démonstration dans quelques semaines, en mars. Ils n'ont pas d'Altair. Ils n'ont même pas de 8080.

Ce qu'ils ont, c'est le PDP-10 du laboratoire Aiken de Harvard, un gros ordinateur en temps partagé, et une astuce qu'Allen a déjà utilisée pour Traf-O-Data, la petite affaire qu'ils ont montée à Seattle, leur ville natale, où ils se sont connus à l'école Lakeside : un émulateur. C'est un programme qui fait semblant d'être un autre processeur. Il lit chaque instruction destinée au 8080 et la joue avec les moyens du PDP-10, comme un comédien qui tiendrait le rôle d'une machine en lisant son manuel. Allen adapte au 8080 l'émulateur de 8008 qu'il avait écrit. Gates écrit l'interpréteur, le programme qui lit une ligne de BASIC, l'exécute et répond tout de suite. Un troisième étudiant, Monte Davidoff, en première année de mathématiques, soutient qu'il peut écrire les routines de calcul à virgule flottante sans dépasser la place allouée. On l'embauche.

Huit semaines. Le résultat tient dans quatre kilo-octets, en laissant moins d'un kilo-octet libre pour le programme de l'utilisateur. Harvard n'apprécie pas, mais aucun règlement écrit ne couvre ce cas. Allen prend l'avion avec le ruban. Gates reste à Cambridge.

Un logiciel écrit pour une machine qu'ils n'avaient jamais vue, sur une machine qui faisait semblant d'être cette machine.
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Un motel sur la Route 66

Roberts embauche Allen peu après comme directeur du logiciel de MITS, pour 30 000 dollars par an. Gates prend un congé de Harvard en novembre 1975 et n'y terminera jamais ses études. Les deux s'installent au Sundowner Motel, sur Central Avenue, l'ancienne Route 66, à quelques rues des bureaux de MITS. Leur association est fondée le 4 avril 1975 à Albuquerque. Le nom apparaît par écrit le 29 novembre, dans une lettre de Gates à Allen, avec un trait d'union : Micro-Soft, pour microcomputer et software.

Le contrat avec MITS est signé le 22 juillet 1975. Trois mille dollars à la signature, puis une redevance par copie vendue : 30 dollars pour le BASIC 4K, 35 pour le 8K, 60 pour la version étendue, le tout plafonné à 180 000 dollars. MITS obtient une licence mondiale exclusive de dix ans, à charge pour elle de vendre le programme avec ses « meilleurs efforts ». Cette clause vaudra une fortune. MITS ne vend pas vraiment le BASIC : elle s'en sert comme appât. À l'automne 1975, le BASIC 8K coûte 200 dollars seul, et 75 dollars pour qui achète 8 kilo-octets de mémoire MITS.

Un ruban disparaît à Palo Alto

En juin 1975, le camping-car de démonstration de MITS fait étape au Rickeys Hyatt House de Palo Alto. Un ruban perforé d'une version de test du BASIC disparaît. Il arrive entre les mains de Dan Sokol, qui en tire des dizaines de copies et les apporte dans une boîte en carton à la réunion suivante du Homebrew Computer Club. Consigne donnée avec la boîte : à prendre, et à recopier.

Fin 1975, MITS expédie un millier de machines par mois. Le BASIC se vend à quelques centaines d'exemplaires. Le 3 février 1976, Gates, vingt ans, écrit une lettre d'une page, « An Open Letter to Hobbyists », que l'éditeur du bulletin de MITS envoie à toutes les publications du secteur.

Comme la plupart des amateurs doivent le savoir, la plupart d'entre vous volent leurs logiciels. Le matériel, il faut le payer, mais le logiciel, ce serait quelque chose qui se partage. Qui se soucie de savoir si les gens qui l'ont écrit sont payés ?

Le reste de la lettre est un compte d'exploitation. Moins de 10 % des propriétaires d'Altair ont acheté le BASIC. Le temps machine consommé dépasse 40 000 dollars. Au rythme des redevances, l'heure de travail des trois auteurs vaut moins de 2 dollars. Le premier produit de Microsoft a d'abord circulé gratuitement, dans une boîte en carton, et c'est ce vol qui a fourni à son auteur l'argument fondateur du logiciel payant.

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Ce que l'arbitre a décidé

En mai 1977, Roberts vend MITS à Pertec, qui croit acheter le BASIC avec le reste. Microsoft conteste : la clause des meilleurs efforts n'a pas été honorée, puisque MITS refusait de céder le programme à d'autres entreprises. En septembre 1977, l'arbitre donne raison à Microsoft, à la surprise de Roberts. Les deux associés récupèrent le droit de vendre leur BASIC à qui ils veulent. Le 1er janvier 1979, l'entreprise quitte Albuquerque pour Bellevue, dans l'État de Washington.

Roberts, lui, quitte l'informatique. Il part en Géorgie, reprend des études de médecine, obtient son diplôme en 1986 et exerce comme médecin de campagne à Cochran jusqu'à sa mort, le 1er avril 2010, à soixante-huit ans. Gates lui a rendu visite à l'hôpital.

Cent cinquante-sept pages

Début avril 2025, à la veille des cinquante ans de Microsoft, Gates publie sur son site le code source du BASIC de l'Altair : pas un dépôt Git, un PDF de 157 pages, le scan d'un listing en papier accordéon, en assembleur 8080. Il y écrit que c'est toujours le code le plus cool qu'il ait jamais écrit. Quatre kilo-octets. Le texte de cet article, une fois enregistré, pèse plus lourd.

Tout le reste, le contrat, la lettre, l'arbitrage, l'entreprise, est venu après la question que l'Altair a imprimée sur le télétype de MITS, un jour de mars 1975, quand le ruban a fini de passer. MEMORY SIZE ? Elle demandait combien de mémoire on lui laissait. Quatre kilo-octets suffisaient.