Au printemps 1976, dans une boutique de Mountain View ouverte depuis décembre, Paul Terrell regarde une carte électronique posée sur son comptoir. Verte, nue, grande comme un plateau de cantine, hérissée de puces noires. Le jeune homme de vingt et un ans qui la lui tend s'appelle Steve Jobs. Il la vend quarante dollars, sans rien autour : à l'acheteur de souder les composants, de trouver une alimentation, un clavier, un écran. Terrell dit non. Ses clients sont des programmeurs, pas des soudeurs. Puis il fait une contre-proposition : il en prendra cinquante, à cinq cents dollars pièce, payés à la livraison, à condition qu'elles arrivent assemblées et testées.

Vingt-cinq mille dollars. Pour deux garçons qui n'ont ni capital ni atelier, c'est une fortune et un problème. Le problème s'appelle les composants : il faut les acheter avant de les vendre.

Un club dans un garage de Menlo Park

L'histoire commence un an plus tôt, le 5 mars 1975, et dans un autre garage que celui de la légende : celui de Gordon French, à Menlo Park. Des bricoleurs s'y retrouvent pour voir un Altair 8800, le premier micro-ordinateur en kit à succès, et fondent le Homebrew Computer Club. Steve Wozniak, vingt-quatre ans, ingénieur chez Hewlett-Packard, assiste à la réunion. Il dira que c'est ce jour-là qu'il a eu l'idée de l'Apple I.

Un Altair se programme avec des interrupteurs et répond avec des diodes. Wozniak veut autre chose : une machine à laquelle on parle au clavier et qui répond sur un téléviseur, en lettres, quarante colonnes sur vingt-quatre lignes. Il la construit autour d'un processeur neuf et bon marché, le MOS 6502, présenté en septembre 1975 au salon Wescon de San Francisco pour vingt-cinq dollars, moins d'un sixième du prix d'un Intel 8080. Quatre kilo-octets de mémoire, un circuit vidéo, un connecteur de clavier : tout tient sur une seule carte. L'acheteur apporte l'alimentation, le clavier, l'écran et, s'il veut programmer en BASIC, un magnétophone à cassette.

Wozniak conçoit tout cela seul et le dessine sur les tables à dessin de son bureau de Cupertino, chez Hewlett-Packard. Il propose la machine à son employeur, qui la refuse cinq fois. Il compte distribuer les schémas gratuitement aux membres du club. C'est Jobs qui lui suggère de vendre des cartes. Le dessin de base est terminé le 1er mars 1976.

Cinquante cartes, payées à la livraison

Terrell a vu la machine tourner au Homebrew, qui se réunit désormais dans un auditorium du Stanford Linear Accelerator Center. Son Byte Shop n'a que quelques mois et déjà une clientèle qui veut des ordinateurs qui marchent en sortant du carton. D'où son exigence, qu'il résumera plus tard :

Il me fallait un ordinateur assemblé et testé, parce que j'avais des programmeurs et d'autres gens qui entraient dans la boutique et qui ne savaient pas souder une carte.

Avec le bon de commande du Byte Shop en poche, Jobs obtient de Cramer Electronics trente jours de crédit sur les pièces. Trente jours pour assembler cinquante cartes, les faire marcher, les livrer, encaisser et payer le fournisseur. Les deux Steve et une poignée d'amis y passent leurs jours et leurs nuits. Les cartes arrivent à temps.

Reste à fixer le prix public. Terrell paie cinq cents dollars ; Wozniak ajoute un tiers, ce qui donne six cent soixante-six dollars et des poussières, et arrondit à 666,66 parce qu'il aime les chiffres qui se répètent. Il dira avoir appris plus tard ce que ce nombre évoque pour les lecteurs de l'Apocalypse. En avril 1977, le prix tombera à 475 dollars.

Zéro business plan, une camionnette en moins

Le 1er avril 1976, trois signatures au bas d'un contrat de partenariat créent Apple Computer Company : Jobs et Wozniak à quarante-cinq pour cent chacun, Ronald Wayne à dix. Wayne a quarante et un ans. Il a tapé le contrat, dessiné le premier logo (Newton sous son pommier) et rédigé le manuel de l'Apple I. Il est là pour départager les deux autres en cas de désaccord.

Douze jours plus tard, il se retire. Dans un partenariat, chaque associé répond des dettes sur ses biens personnels ; Wayne a déjà perdu de l'argent dans une affaire de machines à sous, et il est le seul des trois à posséder quelque chose. Il cède ses dix pour cent pour huit cents dollars, puis touche, quand la société se constitue début 1977, mille cinq cents dollars de plus pour renoncer à toute réclamation. À quatre-vingt-onze ans, il dit ne rien regretter.

Le capital de départ ne vient d'aucune banque. Jobs vend sa camionnette Volkswagen, Wozniak sa calculatrice programmable HP-65. Selon les comptes, l'opération rapporte entre 1 300 et 1 750 dollars. Pas de prévisionnel, pas de dossier, pas d'investisseur : un van, une calculatrice et un bon de commande. Le business plan tient tout entier dans la phrase de Terrell.

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Le garage qui n'a presque pas servi

Le garage de la maison des Jobs, sur Crist Drive à Los Altos, est devenu l'image de cette histoire. En décembre 2014, dans Bloomberg Businessweek, Wozniak a remis l'image à sa place.

Le garage, c'est un peu un mythe. On n'y a rien conçu, pas de montage d'essai, pas de prototype, pas de plan de produit. On n'y a rien fabriqué. Il ne servait pas à grand-chose, sauf à nous donner le sentiment d'avoir un chez-nous. On n'avait pas d'argent.

Le vrai lieu de naissance de l'Apple I, c'est le bureau de Wozniak chez Hewlett-Packard, où il soudait, assemblait les puces et traçait ses plans. Le garage a vu passer les cartes assemblées, pour les essayer avant de les porter au Byte Shop, et c'est à peu près tout. Selon Owen Linzmayer, l'opération avait même commencé dans une chambre de la maison, avant que la chambre ne déborde.

Environ deux cents Apple I sortent de cette chaîne de fortune. Tous sauf vingt-cinq sont vendus en neuf ou dix mois. La commercialisation s'arrête le 30 septembre 1977, parce qu'un autre ordinateur l'a rendue inutile : l'Apple II, présenté à la West Coast Computer Faire de San Francisco du 15 au 17 avril 1977 et vendu à partir du 10 juin pour 1 298 dollars, avec un boîtier, un clavier et de la couleur.

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Ce qu'il en reste

En août 2022, le registre tenu par des collectionneurs localisait entre soixante-deux et quatre-vingt-deux Apple I. Le Smithsonian en possède un qui, selon un témoignage cité par ce registre, aurait appartenu au lycée Homestead de Cupertino, celui des deux Steve, avant qu'Apple ne le récupère en échange d'un Apple II tout équipé. L'exemplaire du musée national américain serait donc passé par un troc de cour de récréation.

Les autres passent en salle des ventes. En octobre 2014, le Henry Ford Museum paie 905 000 dollars chez Bonhams pour un exemplaire en état de marche. En septembre 2024, chez Christie's, l'Apple I attribué au bureau de Steve Jobs, passé par la collection de Paul Allen, part à 945 000 dollars. Le 29 janvier 2026, chez RR Auction, la carte dite « Board #0 », présentée comme le prototype qui a servi à valider le dessin avant de lancer les cinquante cartes de Terrell, atteint 2 750 000 dollars. Plus de quatre mille fois le prix public de 1976. Le 2 août 2018, l'entreprise née de ces cartes devient la première société américaine cotée à valoir 1 000 milliards de dollars en Bourse.

Paul Terrell a vendu ses cinquante-huit Byte Shops dès 1977. Le 28 octobre 2013, la commission historique de Los Altos a classé la maison de Crist Drive, garage compris. Un monument à l'endroit où, de l'aveu de celui qui a conçu la machine, on n'a rien conçu. L'ordinateur, lui, est né dans un bureau d'entreprise, sur une table à dessin. C'est moins photogénique. C'est ce qui s'est passé.