En janvier 1980, la conférence Usenix de Boulder, dans le Colorado, réunit quatre cents participants, un record pour l'époque. Un étudiant de vingt-trois ans de l'université Duke y monte à la tribune pour un exposé court. Il s'appelle Jim Ellis. Sous le bras, quatre-vingt photocopies d'un document de cinq pages intitulé « Invitation to a General Access UNIX Network ». Les copies partent toutes. Ce que le public retient, racontera Tom Truscott, c'est la description des deux modems à composition automatique que Duke s'est fabriqués, à 300 bauds : des machines à passer des coups de fil, montées par des étudiants, pour relier des ordinateurs à travers le pays.

Deux campus à quinze kilomètres, une facture entre les deux

À l'automne 1979, à Durham, en Caroline du Nord, le département d'informatique de Duke possède un PDP-11/70 sous Unix, un mini-ordinateur partagé. À moins de quinze kilomètres, l'université de Caroline du Nord à Chapel Hill fait tourner Unix aussi. Les deux campus dépendent de compagnies de téléphone différentes : chaque appel de l'un à l'autre est payant.

Le réseau existe déjà, il s'appelle ARPANET, et il est hors de portée. Stephen Daniel, un autre étudiant de Duke, résumera la croyance de l'époque : rejoindre l'ARPANET demande des relations politiques et 100 000 dollars. « Nous étions si loin d'avoir l'un ou l'autre que nous n'avons même pas essayé. »

Le point de départ est minuscule : en changeant de version d'Unix, Duke risque de perdre un petit ajout maison qui affichait un message une seule fois, à la connexion. Tom Truscott et Jim Ellis, deux étudiants de troisième cycle, voient plus grand : un message écrit sur une machine doit apparaître sur les autres. Annoncer une conférence d'un campus à l'autre, mais aussi, dès le départ, une voiture d'occasion à vendre dans toute la région.

Un coupleur acoustique et un relais

Ellis et Truscott convoquent une réunion à Duke. Steve Bellovin, doctorant à Chapel Hill, y est invité. Plutôt que d'inventer un protocole, ils prennent ce qui est livré avec Unix : UUCP, un programme qui copie des fichiers d'une machine à l'autre par ligne téléphonique. Reste un obstacle : les modems capables de composer un numéro tout seuls n'existent presque pas. Ils en construisent. Le combiné du téléphone est enfoncé à demeure dans le coupleur acoustique, un relais est monté en travers de la ligne, et le logiciel compose le numéro en ouvrant et fermant ce relais au rythme d'un cadran rotatif. Bellovin le reconnaîtra plus de quarante ans plus tard : le montage violait les tarifs de la compagnie de téléphone, mais il fonctionnait.

Bellovin rentre à Chapel Hill et écrit le premier prototype en scripts shell. Ça marche, et c'est lent : plus d'une minute de PDP-11/70 pour recevoir un seul article. Stephen Daniel réécrit le programme en C avec Truscott, ce sera « A News ». Trois machines sont reliées : « duke », « unc », et « phs », au département de physiologie de Duke. Ellis trouve le nom, clin d'œil à Usenix : Usenet.

Un objectif d'Usenet a été de donner à tout système UNIX l'occasion de rejoindre un réseau informatique et d'en tirer profit (un ARPANET du pauvre, si vous voulez).

Le message qui voyage de serveur en serveur

Tout repose sur quatre lignes d'en-tête. Chaque article reçoit un identifiant unique : le nom de la machine d'origine, un point, un numéro de série. Stocké sous ce nom, le doublon est impossible. Une ligne « path » liste les machines déjà traversées : on n'y renvoie jamais l'article. Pas d'ordinateur central qui détient la vérité : chaque serveur, quand il appelle ses voisins, leur passe ce qu'ils n'ont pas encore vu, et l'article se propage de proche en proche, comme une affiche recopiée de tableau en tableau, jusqu'à ce que tout le monde l'ait lue.

Le forum lui-même n'est pas neuf. À l'université de l'Illinois, le programme PLATO Notes accueille des discussions en ligne depuis le 7 août 1973. À Chicago, CBBS, le premier BBS, un ordinateur que l'on appelle par téléphone pour lire et laisser des messages, ouvre le 16 février 1978. Mais chacun de ces forums est né sur une seule machine, et PLATO ne relie ses notes entre plusieurs de ses ordinateurs qu'en 1978. Celui de Duke est réparti entre plusieurs dès le départ.

Les premiers mois dessinent une étoile. Duke appelle qui le souhaite, à condition que le site rembourse les communications. Le document de Boulder l'assume : « Nous évitons les frais de téléphone, et nous recevons les nouvelles avant tout le monde. » Bellovin, lui, dimensionne le format : huit caractères pour la machine, cinq chiffres pour le numéro, limite des noms de fichiers Unix oblige. Il table sur un ou deux articles par jour, cinquante à cent sites au maximum, pour toujours. Il écrira lui-même que c'était grossièrement faux.

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Onze mille sites et une Grande Renommée

En 1980, quinze sites. En 1981, cent cinquante. Le trafic manque, et c'est l'ARPANET, l'inaccessible, qui le fournit : à Berkeley, Mary Ann Horton relie à Usenet deux listes de diffusion, SF-LOVERS pour la science-fiction et HUMAN-NETS. Avec un lycéen, Matt Glickman, Horton réécrit le logiciel, « B News ». Bellovin, embauché aux Bell Labs peu après, y est accueilli par un supérieur d'un « Salut Steve, j'ai vu tes flames sur Netnews ». En 1988, le réseau compte environ 11 000 sites et 1 800 articles par jour.

Jusqu'en 1987, les groupes vivent sous trois préfixes : net. pour les discussions libres, mod. pour les modérées, fa. pour celles venues de l'ARPANET. La liste devient impossible à tenir, et les réseaux européens refusent de payer la transmission de groupes volumineux et creux. Rick Adams mène la Grande Renommée : sept hiérarchies, comp, misc, news, rec, sci, soc, talk. Presque aussitôt naît « alt. », conçue pour échapper à tout contrôle central. Un « Backbone Cabal », les administrateurs des gros nœuds, tient lieu de gouvernement officieux, puis se dissout faute de légitimité. Qui décide, sur un réseau sans centre ? Jamais réglé, écrira Bellovin.

Deux annonces dans un fil de discussion

Le 6 août 1991, Tim Berners-Lee poste sur alt.hypertext un résumé de son projet WorldWideWeb. Le 25 août 1991, sur comp.os.minix, Linus Torvalds annonce un système d'exploitation « juste un hobby, rien de gros ni de professionnel comme gnu ». Les deux projets qui vont éclipser Usenet y ont été annoncés.

Puis vient la foule. Chaque septembre, les nouveaux étudiants découvrent les groupes, font les fautes d'usage, puis apprennent. À partir de 1993, les services commerciaux ouvrent les vannes, et AOL branche sa passerelle en mars 1994. Fin janvier 1994, sur alt.folklore.computers, Dave Fischer écrit la phrase qui restera.

C'est réglé. Septembre 1993 entrera dans l'histoire du réseau comme le septembre qui n'a jamais fini.

FAQ, flame, spam, sockpuppet : le vocabulaire des forums d'aujourd'hui a été popularisé là.

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Ce qui reste de l'ARPANET du pauvre

Le déclin est lent et daté. Google rachète en février 2001 une archive des groupes commencée en 1995 et la complète jusqu'à un message du 11 mai 1981. Jim Ellis meurt le 28 juin 2001, à quarante-cinq ans, d'un lymphome. Duke éteint son serveur le 20 mai 2010, faible usage et coûts en hausse ; Chapel Hill en 2011. Le 22 février 2024, Google Groups cesse de relayer les nouveaux articles : les groupes de texte ont fondu, une grande part est du partage de fichiers et du spam.

Car le réseau n'est pas mort, il a changé de nature. En mars 2024, un gros fournisseur commercial mesure un flux moyen de 300 tébioctets par jour, pour l'essentiel des fichiers binaires encodés en texte, le tour de passe-passe qu'avait inventé Mary Ann Horton avec uuencode. Le système dimensionné pour deux articles par jour, texte pur, zéro image, transporte surtout de la vidéo et de la musique.

L'idée, elle, a déménagé. Reddit, fondé en juin 2005 par Steve Huffman et Alexis Ohanian, range ses discussions en « subreddits » thématiques, comme Usenet rangeait les siennes en sci. et rec. ; 121 millions de personnes y passent chaque jour fin 2025. Le fil de discussion, la hiérarchie par sujets, l'absence d'un propriétaire unique : tout cela tournait, à 300 bauds, sur un PDP-11 de Caroline du Nord.

Dans le document de Boulder, la question numéro cinq demandait qui serait responsable quand quelque chose tournerait mal.

Pas nous ! Et nous ne voulons pas non plus qu'un passant innocent soit tenu pour responsable. Nous étudions la question. Les suggestions sont les bienvenues.

Quarante-six ans plus tard, les suggestions sont toujours les bienvenues.