Le 3 mai 2000, Lars Ulrich, le batteur de Metallica, se présente au siège de Napster, en Californie, avec son avocat Howard King et treize cartons. Dedans, 60 000 feuilles de papier. Sur ces feuilles, 335 435 pseudonymes d'utilisateurs qui ont partagé des morceaux de Metallica. Ulrich exige que chaque compte soit coupé. Napster en coupe plus de 300 000. Dix-sept ans plus tard, Ulrich conviendra que ce n'était « peut-être pas le coup de communication le plus malin de tous les temps ».

Ce que Metallica combat à coups de cartons a été mis en ligne onze mois plus tôt par un garçon de dix-huit ans qui venait de quitter l'université après un semestre.

Un oncle, un bureau, un hiver

Shawn Fanning naît le 22 novembre 1980 dans la région de Boston. En 1998, il entre à Northeastern University. Vers la fin de l'année, il a une idée : un programme pour chercher des fichiers MP3 directement sur les ordinateurs des autres. Il passe des mois à l'écrire dans les bureaux de la société de son oncle John Fanning, qui fait jouer aux échecs en ligne, et quitte l'université au début de 1999 pour s'y consacrer. Ses amis l'appellent « Napster », à cause de ses cheveux crépus. Le programme hérite du surnom.

Il n'est pas seul. Sur un canal IRC de passionnés de sécurité informatique, w00w00, il a rencontré Jordan Ritter, qui cofondera la société. Et il connaît depuis ses quatorze ans Sean Parker, dix-neuf ans en 1999, qui réunit les premiers 50 000 dollars. Le 1er juin 1999, Fanning met en ligne une version bêta. En quelques jours, des centaines d'étudiants de Northeastern s'échangent de la musique.

Un index au centre, les fichiers partout

La cour d'appel décrira le mécanisme en 2001 avec la précision d'une notice. L'utilisateur installe le logiciel MusicShare, choisit un pseudonyme, désigne un dossier de son disque dur. À la connexion, le logiciel envoie aux serveurs de Napster la liste des noms de fichiers de ce dossier. Pas les fichiers : les noms. Ils rejoignent un « répertoire collectif » qui ne montre que ce qui est joignable à l'instant et s'efface quand on se déconnecte. Une recherche interroge cet index de texte, puis le serveur donne à celui qui demande l'adresse Internet de celui qui possède le fichier, et le fichier voyage d'un ordinateur à l'autre. Le contenu, écrit la cour, « reste stocké dans l'ordinateur de l'utilisateur ».

Un annuaire qui sait qui a quoi en ce moment, et un coursier qui va le chercher à domicile. Le serveur ne touche jamais le disque. Ce détail d'architecture occupera deux ans de procédure.

Le carburant vient d'Allemagne. Le format MP3, mis au point par l'équipe de Karlheinz Brandenburg à l'institut Fraunhofer et publié comme norme ISO en 1993, divise par onze le poids d'un morceau de CD encodé à 128 kilobits par seconde ; l'extension « .mp3 » a été choisie le 14 juillet 1995. Quatre minutes de musique tiennent dans quatre mégaoctets. En juillet 2000, la juge qui examine le dossier retient une estimation de 20 millions d'utilisateurs. En février 2001, l'institut de mesure Jupiter Media Metrix en compte 26,4 millions.

Dix-huit maisons de disques et une juge

En décembre 1999, six mois après le lancement, A&M Records et dix-sept autres maisons de disques, réunies par la RIAA, attaquent Napster devant le tribunal fédéral de San Francisco. Le 13 avril 2000, Metallica dépose sa propre plainte : une version de travail de « I Disappear », prévue pour la bande originale de Mission : Impossible 2, circule sur Napster et passe à la radio avant d'être terminée. Dr. Dre suit. Le 11 juillet 2000, Ulrich lit sa déposition devant la commission judiciaire du Sénat.

Napster a détourné notre musique sans demander. Ils n'ont jamais sollicité notre autorisation.

Le 26 juillet 2000, la juge Marilyn Hall Patel accorde aux maisons de disques une injonction préliminaire : Napster doit cesser de faciliter l'échange de leurs œuvres avant le vendredi minuit. « Quand la contrefaçon est d'une telle ampleur, les plaignants sont en droit de faire respecter leurs droits d'auteur », déclare-t-elle. Deux jours plus tard, la cour d'appel du neuvième circuit suspend l'injonction le temps d'examiner le recours. Napster reste allumé. Le 7 septembre, aux MTV Video Music Awards, Fanning monte sur scène en T-shirt Metallica. Carson Daly lui demande d'où il le sort. « Un ami me l'a partagé. » Ulrich, dans la salle, fait semblant de s'ennuyer. Le 2 octobre, Fanning est en couverture de Time. Il a dix-neuf ans.

L'ironie de la saison s'appelle Bertelsmann : en octobre 2000, la maison mère de BMG, l'une des plaignantes, prête 50 millions de dollars à Napster pour en faire un service payant. On attaque en décembre, on finance en octobre.

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12 février 2001

L'arrêt tombe le 12 février 2001, sous la plume du juge Beezer. La cour admet que les serveurs de Napster n'ont jamais contenu une note de musique. Elle juge que cela ne suffit pas. Napster fournit « le site et les moyens » de la contrefaçon, en tire profit et peut surveiller ses utilisateurs : sa responsabilité est engagée. L'usage loyal est écarté, l'« échantillonnage » avant achat comme le « déplacement » d'une musique qu'on possède déjà. Parmi les preuves que Napster savait : un document de Sean Parker lui-même, évoquant « la nécessité de rester dans l'ignorance des vrais noms et des adresses IP des utilisateurs, puisqu'ils échangent de la musique piratée ».

La cour renvoie l'affaire à la juge Patel pour une injonction plus étroite : les maisons de disques notifient les titres, Napster les filtre, à partir de mars 2001. En juin, Jupiter Media Metrix ne compte plus que 18,3 millions d'utilisateurs. Le 2 juillet, Napster coupe lui-même les transferts pour installer une nouvelle version du filtre. Le 11 juillet, la juge Patel ordonne que le service reste hors ligne tant que ce filtre n'est pas efficace à 100 %. Napster promettait 99 %. Le réseau ne rouvrira pas. Le 3 juin 2002, Napster se place sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites. En novembre, la marque et les logos sont adjugés à Roxio pour 5,3 millions de dollars. Deux ans après le pic, il reste un nom.

Ce qui coûtait 99 cents

Le 28 avril 2003, Apple ouvre l'iTunes Music Store : 200 000 titres, 99 cents le morceau, un million de titres vendus la première semaine. Le 23 avril 2006, à Stockholm, Daniel Ek et Martin Lorentzon fondent Spotify, conçu comme une alternative légale au piratage ; le service ouvre le 7 octobre 2008 dans cinq pays d'Europe, dont la France, puis le 14 juillet 2011 aux États-Unis. Neuf ans après la bêta de Fanning.

Les chiffres de 2024 disent ce que la question est devenue. Selon le rapport mondial de l'IFPI publié en mars 2025, la musique enregistrée a rapporté 29,6 milliards de dollars dans le monde, dont 69 % par le streaming, et 752 millions de personnes utilisaient un abonnement payant. Le catalogue est partout, comme sur Napster. La copie ne coûte rien, comme sur Napster. Ce que les gens paient, c'est de ne pas avoir à chercher.

Napster avait prouvé que la rareté était morte. Il restait à découvrir que le confort se facture.
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Le nom qui survit à la chose

Le nom, lui, change de mains comme un disque qu'on se prête. Best Buy l'achète en septembre 2008 pour 121 millions de dollars. Puis Rhapsody en 2011, MelodyVR en 2020, deux sociétés de la blockchain en 2022. Le 25 mars 2025, Infinite Reality, spécialisée dans les technologies immersives, l'achète pour 207 millions de dollars. Napster est alors un service de streaming entièrement sous licence, 110 millions de titres dans 34 pays. Jusqu'en janvier 2026, le nom vend des abonnements avec la bénédiction des ayants droit qui ont fait fermer le réseau.

Treize cartons de papier pour désigner 335 435 pseudonymes. Un index de noms de fichiers qui ne pesait rien et ne contenait pas une note. Entre les deux, la question de 1999 : quand copier ne coûte plus rien, que reste-t-il à vendre ? L'industrie a mis neuf ans à répondre, et la réponse tient dans un prélèvement mensuel. Le garçon de dix-huit ans avait posé la bonne question. Il n'avait pas prévu qu'on y répondrait avec une carte bancaire.