Au sous-sol du bâtiment Gates, à Stanford, en 1996, dix disques durs de quatre gigaoctets sont empilés dans un meuble assemblé en briques de jeu de construction, avec du plastique translucide et du ruban adhésif. Quarante gigaoctets en tout. Beaucoup pour des étudiants, juste assez pour Larry Page et Sergey Brin : ils aspirent le web pour en dessiner la carte des liens. Les deux doctorants se sont rencontrés l'été précédent, quand Brin, déjà inscrit, faisait visiter le campus à des candidats au doctorat, dont Page.

L'idée est celle de Page. Il veut traiter le web comme un graphe : des pages, et des flèches entre elles. Son directeur de thèse, Terry Winograd, l'encourage dans cette voie. Sa question est l'inverse de celle d'un navigateur : non pas « vers quoi pointe cette page ? » mais « qui pointe vers elle ? ». Un chercheur juge un article au nombre et à la qualité des travaux qui le citent. Page veut faire pareil avec les pages web. Le projet s'appelle BackRub, pour backlinks, les liens entrants. En août 1996, une première version tourne à Stanford et consomme, selon des récits ultérieurs, près de la moitié de la bande passante de l'université.

Un lien est un vote

Un lien vers une page est un vote pour cette page, et le vote pèse d'autant plus lourd que la page qui l'émet est elle-même importante. Une page citée par un site de référence vaut plus qu'une page citée par cent sites que personne ne lit. Chaque page distribue son propre poids, à parts égales, entre les liens qu'elle émet : dix liens sortants, un dixième chacun. On calcule, on recommence, les valeurs se stabilisent. C'est le PageRank.

Un lien est un vote, et le vote pèse le poids de celui qui le donne.

Brin et Page donnent une image pour l'expliquer : un surfeur au hasard, qui clique de lien en lien sans jamais revenir en arrière et qui, de temps en temps, s'ennuie et repart d'une page tirée au sort. La probabilité qu'il se trouve sur une page donnée, c'est son PageRank. La somme de tous les PageRanks fait un. Le calcul pour 26 millions de pages prend quelques heures sur une station de travail ordinaire. La formule est simple, et elle passe à l'échelle.

Les concurrents de 1998 ne regardent pas les liens. AltaVista, lancé le 15 décembre 1995 par Digital Equipment à Palo Alto, indexe le texte intégral et reçoit plus de 80 millions d'accès par jour dès 1997 ; il juge une page d'après les mots qu'elle contient. Yahoo, né en janvier 1994 sous le nom de « Jerry and David's Guide to the World Wide Web », est un annuaire tenu par des humains, rangé en catégories : loisirs, jeux, jeux de plateau, échecs. Le web double, les éditeurs non.

Une faute de frappe, le 15 septembre 1997

Le nom vient d'une séance de remue-méninges en septembre 1997, dans le bureau de Stanford. Sean Anderson, un autre étudiant, propose « googolplex » ; Page raccourcit en « googol », le nombre 1 suivi de cent zéros. Anderson vérifie si le nom de domaine est libre, et le tape de travers : google.com. Il est libre. Page l'enregistre dans les heures qui suivent, le 15 septembre 1997. Dans leur article, les deux auteurs assumeront la coquille avec une pirouette : Google est « une orthographe courante de googol ».

Brisbane, avril 1998

Le papier s'intitule The Anatomy of a Large-Scale Hypertextual Web Search Engine. Brin et Page le présentent à la septième conférence World Wide Web, à Brisbane, du 14 au 18 avril 1998, et il paraît la même année dans la revue Computer Networks. Page a vingt-cinq ans, Brin vingt-quatre. Le prototype décrit contient le texte intégral et les liens d'au moins 24 millions de pages, plus 259 millions de textes d'ancrage, les mots cliquables des liens. Trois mois plus tôt, le 9 janvier 1998, Stanford a déposé le brevet de la méthode, « Method for node ranking in a linked database », avec Lawrence Page comme unique inventeur. Le brevet appartient à l'université, pas aux étudiants. Il sera accordé le 4 septembre 2001.

En annexe A, les deux doctorants expliquent pourquoi un moteur de recherche doit, selon eux, rester dans le monde académique.

Nous nous attendons à ce que les moteurs de recherche financés par la publicité soient par nature biaisés en faveur des annonceurs, et au détriment des besoins des consommateurs.
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Un chèque pour une société qui n'existe pas

En août 1998, Andy Bechtolsheim, cofondateur de Sun Microsystems, signe un chèque de 100 000 dollars à l'ordre de « Google Inc. ». La société n'existe pas encore. Elle est constituée le 4 septembre 1998 et s'installe dans le garage d'une amie, Susan Wojcicki, à Menlo Park, future patronne de YouTube. Fin 1998, l'index compte environ 60 millions de pages, la page d'accueil porte encore la mention « BETA », et le site répondait dès septembre à quelque 10 000 requêtes par jour. Le 21 décembre, Salon titre : pendant que les portails s'agitent, Google prend feu.

Au début de 1999, selon Wikipédia, Page et Brin proposent de vendre Google à Excite pour un million de dollars. George Bell, le patron d'Excite, refuse, même quand le prix descend à 750 000 dollars. Début 1999, l'entreprise s'installe à Palo Alto ; le 7 juin, Kleiner Perkins et Sequoia investissent 25 millions de dollars. Et le 26 juin 2000, Yahoo annonce que ses résultats de recherche seront désormais fournis par Google : l'annuaire humain, visité par plus de 145 millions de personnes chaque mois, confie son moteur au nouveau venu.

AltaVista passe de Digital à Compaq en 1998, puis à CMGI en 1999, à Overture en 2003 pour 140 millions de dollars, puis à Yahoo, qui redirige son adresse vers Yahoo Search en juillet 2013. L'annuaire Yahoo ferme le 31 décembre 2014. Le tri avait gagné.

Don't be evil, et la suite

Au début de l'année 2000, ou en 2001 selon les versions, lors d'une réunion sur les valeurs de l'entreprise, l'ingénieur Paul Buchheit propose une phrase conçue, dit-il, pour être difficile à retirer une fois écrite : « Don't be evil ». Elle ouvre un paragraphe de la lettre des fondateurs dans le prospectus d'introduction en bourse, en août 2004 : l'entreprise sera mieux servie à long terme en faisant de bonnes choses pour le monde, même en renonçant à certains gains à court terme. En 2018, la phrase quitte le préambule du code de conduite ; elle reste en dernière ligne.

En septembre 2026, StatCounter mesure 89,94 % des recherches mondiales pour Google, et 5,29 % pour Bing. Le 5 août 2024, le juge fédéral Amit Mehta a écrit que Google est un monopoleur et a agi comme tel pour maintenir son monopole, en violation de la loi Sherman ; le 2 septembre 2025, il a refusé la cession de Chrome mais interdit les contrats de distribution exclusifs et imposé le partage de certaines données avec des concurrents qualifiés. Les deux parties ont fait appel.

Le moteur a aussi cessé de seulement trier. Depuis mai 2024, AI Overviews rédige une réponse au-dessus des liens ; AI Mode, ouvert à tous aux États-Unis le 20 mai 2025, remplace la liste par une conversation. En juillet 2025, Sundar Pichai annonçait plus de deux milliards d'utilisateurs mensuels pour ces résumés. Le vote de 1998 reposait sur le lien ; la réponse générée se passe du clic. Et l'entreprise qui écrivait en annexe que la publicité biaise les moteurs a encaissé, au deuxième trimestre 2025, 71,3 milliards de dollars de publicité sur 96,4 milliards de chiffre d'affaires.

Au Huang Engineering Center de Stanford, depuis 2010, le meuble en briques est exposé dans une vitrine. Dix disques de quatre gigaoctets, du plastique translucide, du ruban adhésif. Quarante gigaoctets. C'est là-dedans que deux doctorants ont rangé le web de 1996 pour le compter, lien par lien, comme on compte des votes.