Hanovre, 14 mars 2014, début d'après-midi. Sur la scène des CeBIT Global Conferences, un homme en veste sombre et chemise ouverte parle les mains en avant, un caméraman de dos le cadre. Derrière lui, un écran géant montre une rangée de volumes reliés, dos dorés, et une phrase en anglais : « An Encyclopedia was the start ». Une encyclopédie, ce n'était que le début. L'homme s'appelle Jimmy Wales. Il a quarante-sept ans, il est né à Huntsville, en Alabama, et il a cofondé en 1996 un portail web qu'il décrivait comme un « moteur de recherche pour les gars ». Treize ans plus tôt, il a parié qu'une encyclopédie pouvait être écrite par n'importe qui. Les volumes reliés sur l'écran sont ceux qui ont perdu.
Douze articles en un an
Au départ, Wales ne croit pas aux inconnus. Il croit aux experts. Le 9 mars 2000, sa société Bomis finance Nupedia, une encyclopédie en ligne gratuite dont le rédacteur en chef, Larry Sanger, est un doctorant en philosophie. Chaque article passe par sept étapes, de l'attribution à l'approbation finale, avec deux relectures et deux corrections entre les deux.
Bilan de la première année : douze articles publiés. Le système fonctionne exactement comme prévu, et c'est le problème. À ce régime, l'encyclopédie complète est pour le siècle suivant.
Un dîner, un courriel, dix minutes
Le 2 janvier 2001, Sanger dîne avec un ami programmeur, Ben Kovitz, qui lui parle d'un site ouvert le 25 mars 1995 par Ward Cunningham, à Portland : le WikiWikiWeb. Cunningham a pris le mot sur les navettes « Wiki Wiki » de l'aéroport d'Honolulu, « vite » en hawaïen. Le principe : chaque page a un bouton « modifier », et n'importe qui peut appuyer dessus. Pas de compte, pas de relecteur, pas de permission.
Le mercredi 10 janvier 2001, à 12 h 50, Sanger écrit à la liste de diffusion de Nupedia un message intitulé « Let's make a wiki ».
Non, ce n'est pas une proposition indécente. C'est une idée pour ajouter une petite fonction à Nupedia. Jimmy Wales pense que beaucoup de gens pourraient trouver l'idée choquante, mais je ne crois pas.
Il précise que l'installation prend « littéralement dix minutes » et que l'essai est déjà fait. La majorité du comité consultatif de Nupedia ne veut rien avoir à faire avec un wiki : pour certains, ça ne ressemblera jamais à une encyclopédie. Cunningham lui-même, consulté plus tard par Wales, répond que ça marchera, mais qu'à la fin ce ne sera pas une encyclopédie, ce sera un wiki. Wales redoute « du pur n'importe quoi ». Le 15 janvier 2001, le wiki sort du domaine de Nupedia et s'installe sur wikipedia.com, un nom choisi par Sanger. La plus ancienne modification conservée dit : « This is the new WikiPedia! »
Plusieurs centaines d'articles le premier mois. Dix-huit mille la première année. Nupedia finira à vingt-quatre articles approuvés, serveur arrêté en septembre 2003.
Le pari n'est pas celui qu'on croit
Wikipédia n'a jamais parié que des inconnus sont fiables. Elle a parié qu'une erreur coûte moins cher à corriger qu'à empêcher. Sur Nupedia, sept filtres bloquent chaque faute en amont, et rien ne sort. Sur un wiki, la faute entre, mais dans un système où chaque version est conservée, où la différence entre deux versions s'affiche ligne par ligne, où revenir en arrière prend un clic, et où une page « modifications récentes » montre à tous ce qui vient de changer. Un vandale travaille seul ; ceux qui le surveillent sont des milliers.
Les garde-fous sont arrivés après coup, à chaque fois après une blessure. Le 26 mai 2005, un inconnu crée la biographie du journaliste John Seigenthaler et y écrit qu'il a été soupçonné dans l'assassinat des Kennedy. Le texte reste en ligne quatre mois. Seigenthaler publie une tribune dans USA Today le 29 novembre 2005 et parle d'un « assassinat de caractère par Internet ». Dans la foulée, l'édition anglaise exige un compte pour créer un article et durcit les règles de sources pour les biographies de personnes vivantes.
Quatre erreurs contre trois
En décembre 2005, la revue Nature publie un test. Le journaliste Jim Giles a fait relire à des experts quarante-deux paires d'articles scientifiques, tirés de Wikipédia et de l'Encyclopædia Britannica, sans dire d'où venait quoi. Verdict : 162 erreurs chez Wikipédia, 123 chez Britannica, quatre erreurs graves de chaque côté. Britannica répond en mars 2006 que l'étude est « fatalement viciée » ; Nature maintient. Le chiffre qui reste est le ratio : des inconnus non payés font à peine moins bien qu'une maison fondée à Édimbourg en 1768.
La suite se lit dans les faire-part. En mars 2009, Microsoft annonce la fin d'Encarta, plus de 62 000 articles ; le site ferme le 31 octobre 2009. En mars 2012, Britannica annonce qu'elle ne sera plus imprimée, après 244 ans : la dernière édition, celle de 2010, tenait en trente-deux volumes et 32 640 pages. Les volumes reliés sur l'écran de Hanovre, deux ans plus tard, ne sont pas un hommage. Ce sont des trophées.
Avec sept filtres, douze articles en un an. Sans filtre, dix-huit mille. La correction est venue ensuite, de ceux qui sont restés.
La guerre des suppressionnistes
Le succès a ouvert une guerre civile. Au milieu des années 2000, des contributeurs se rangent en associations rivales : les inclusionnistes, pour qui rien ne mérite d'être effacé, les suppressionnistes, pour qui une encyclopédie se définit par ce qu'elle refuse, et une « association des fusionnistes », fondée en novembre 2004 pour proposer un compromis. The Economist titre le 6 mars 2008 sur « la bataille pour l'âme de Wikipédia ».
En octobre 2026, l'édition anglaise compte 7 247 524 articles et en ajoute environ cinq cents par jour ; les 331 éditions linguistiques en totalisent 68 446 897. Dans le dernier mois, 269 371 comptes inscrits ont fait au moins une action sur l'édition anglaise. Tout cela tourne avec un budget de 207,5 millions de dollars pour l'exercice 2025-2026, payé pour l'essentiel par de petits dons : 184,5 millions levés sur l'exercice précédent auprès de 7,7 millions de donateurs, pour un don moyen de 10,15 dollars. Pas de publicité. La Wikimedia Foundation, créée le 20 juin 2003 en Floride pour sortir le site de Bomis, a lancé sa première collecte en octobre 2003.
Lue par les machines, moins par les humains
En août 2026, Similarweb classe wikipedia.org onzième site le plus visité au monde, avec environ 3,5 milliards de visites dans le mois ; début 2025, le même classement le donnait septième. Le 17 octobre 2025, Marshall Miller, de la Wikimedia Foundation, écrit que les pages vues par des humains ont reculé « d'environ 8 % » par rapport aux mêmes mois de 2024, une fois retirés les robots déguisés en lecteurs, parce que les moteurs de recherche « fournissent les réponses directement, souvent à partir du contenu de Wikipédia ». Six mois plus tôt, la fondation signalait que des robots aspirant Wikimedia Commons pour des modèles d'IA avaient fait grimper de 50 % sa bande passante multimédia depuis janvier 2024.
Le rapport est ancien. GPT-3, en 2020, a été entraîné sur un corpus où Wikipédia pesait 3 milliards de jetons, pondérés à 3 % de l'apprentissage, la plus petite des cinq sources. Depuis octobre 2021, la fondation vend un accès industriel à ses données, Wikimedia Enterprise, dont Google est devenu le premier client payant en juin 2022. La connaissance écrite gratuitement par des inconnus est devenue la matière première la mieux triée du web, et les machines qui la lisent ne passent plus par la page.
Imaginez : un monde dans lequel chaque personne sur la planète reçoit librement accès à la somme de toute la connaissance humaine. C'est ce que nous faisons.
Jimmy Wales a écrit cette phrase le 28 juillet 2004, en réponse aux lecteurs de Slashdot. Dix ans plus tard, sur la scène de Hanovre, l'écran dit qu'une encyclopédie n'était que le début, et Wales parle de ce qui vient après. La salle ignore encore que ce qui vient après lira l'encyclopédie sans jamais cliquer dessus. Ward Cunningham l'avait prédit : à la fin, ce n'est pas une encyclopédie. C'est un wiki. Et le bouton « modifier » est toujours là.