Été 2002, un parc de Santa Clara, en Californie. Jonathan Abrams marche avec un ami et se plaint du web : en ligne, on est anonyme ou on est un pseudonyme. Lui veut être Jonathan, pas « Cyberdude307 ». L'idée sort pendant la promenade : une page personnelle pour chacun, comme sur un site de rencontres, mais reliée aux pages de ses amis, et aux amis de ses amis. Trois mois plus tard, il a un prototype. Il l'installe sur le serveur d'une start-up morte dans le krach et envoie une vingtaine d'invitations à ses proches. Moins de deux ans après, le site compte des millions d'inscrits, ses pages mettent quarante secondes à s'afficher et son fondateur n'est plus directeur général.

Des amis d'amis d'amis d'amis

Abrams n'est pas un débutant. Ancien de Nortel, arrivé chez Netscape en 1996 pour coder le navigateur Navigator, il a déjà monté et perdu une start-up, HotLinks : 500 000 inscrits et plus un sou au printemps 2001. Il sait aussi que l'idée n'est pas neuve. SixDegrees.com, lancé en 1997 par Andrew Weinreich, avait réuni 3,5 millions de membres avant de fermer le 30 décembre 2000. Son brevet sera racheté aux enchères en 2003, pour 700 000 dollars, par Reid Hoffman et Mark Pincus. Ces deux mêmes hommes figurent parmi les premiers investisseurs de Friendster.

Ce qui distingue Friendster, c'est le mécanisme. Sur chaque page de profil, le site affiche comment l'utilisateur est relié à la personne : par qui, en combien de poignées de main, jusqu'à quatre degrés de séparation. Il ne montre rien au-delà de cette chaîne. Pour y arriver, à chaque chargement de page, les serveurs recalculent le réseau de l'utilisateur, amis d'amis d'amis d'amis, parfois des centaines de milliers de personnes, à la volée, parce que le graphe change à chaque inscription. C'est comme si, avant d'ouvrir une porte, le portier devait remonter l'arbre généalogique du visiteur sur quatre générations. Avec vingt invités, ça passe. Avec trois millions, non.

835 000 inscrits en juin, trois millions à l'automne

Le site ouvre au public en mars 2003, sans un dollar de marketing. En juin, il compte 835 000 inscrits. Le 4 juin, le Village Voice publie le premier grand article ; Time et Vanity Fair suivent. Abrams passe chez Jimmy Kimmel et fait remarquer que les fondateurs de Yahoo, eux, n'ont jamais eu droit à un talk-show. La chercheuse danah boyd, qui en juin voyait nombre de portables d'un café de San Francisco ouverts sur Friendster.com, compte plus de 3,3 millions de comptes en octobre.

Le succès amène les « Fakesters » : des profils de Homer Simpson, du New Jersey, de Dieu, de la Bière, du Calmar géant (335 amis avant sa suspension). Abrams n'en veut pas. « Les faux profils vont à l'encontre de tout l'intérêt de Friendster », dit-il à Salon le 14 août 2003 ; à SF Weekly, le même mois : « Non. Ils partent tous. Tous. » Les comptes sont effacés sans préavis, jusqu'à ceux dont la photo montre le chien du titulaire. Les exilés publient un « Manifeste des Fakesters » et parlent de génocide. Au même moment, à Los Angeles, des employés d'eUniverse inscrits sur Friendster en recopient les fonctions les plus populaires en dix jours de ColdFusion et lancent MySpace en août 2003 : un site ouvert, où n'importe qui voit n'importe quel profil et décore sa page comme il veut.

Trente millions refusés, treize millions acceptés

En juillet 2003, Abrams lève un million de dollars auprès de Ram Shriram, l'un des premiers investisseurs de Google, de Peter Thiel, cofondateur de PayPal, et de Tim Koogle, ancien patron de Yahoo. Trois mois plus tard, Google propose de racheter Friendster pour 30 millions de dollars. Les grands noms de la vallée lui soufflent de refuser et de leur vendre plutôt une part pour 13 millions, promesse d'une société qui en vaudra des centaines. Abrams dit non à Google et prend les 13 millions de Kleiner Perkins et de Benchmark, sur une valorisation de 53 millions, avec 4,7 millions en liquide pour lui. Il garde environ un tiers des actions. Il perd le contrôle du conseil d'administration, et dira plus tard qu'il n'y a pas prêté attention.

J'ai fait ce qu'on dit toujours de faire à un jeune entrepreneur. J'ai fait entrer des investisseurs expérimentés pour aider Friendster à tenir ses promesses. Mais l'équipe de stars a été un baiser de la mort.

Un proche de Google fera le calcul dans le New York Times en octobre 2006 : payée en actions Google, l'offre de 2003 vaudrait alors un milliard de dollars. Google, de son côté, lance son propre réseau social, Orkut, le 22 janvier 2004.

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Quarante secondes par page

Pendant ce temps, le portier remonte les arbres généalogiques. Le calcul des quatre degrés sur des millions de pages exige plus d'un téraoctet de mémoire vive. Fin 2003, une page Friendster met jusqu'à quarante secondes à s'afficher, selon Kent Lindstrom, l'un des premiers employés ; plus d'une minute, selon Inc.. Au conseil d'administration, John Doerr, Bob Kagle, Tim Koogle, on discute concurrence, téléphonie par internet, traductions, partenariat avec AOL. Abrams, lui, répète que le site ne marche pas. Lindstrom s'en souviendra en 2006.

Les stars ne se sont jamais posées pour dire : il faut vraiment faire marcher ce truc. Elles parlaient de la suite. La voix sur internet. Friendster en plusieurs langues. De gros contrats publicitaires. Pourtant, on n'a pas résolu le premier problème de base : notre site ne marchait pas.

En avril 2004, le conseil le remplace par Koogle, pour trois mois. Puis par Scott Sassa, un homme de télévision, pour moins d'un an. Puis par Taek Kwon, pour six mois. Les ingénieurs réécrivent tout le code dans un autre langage et achètent pour plus d'un million de dollars de baies de stockage Hitachi, plutôt que d'alléger le calcul. Les pages restent lentes jusqu'en 2006. MySpace dépasse Friendster en 2004 et sera vendu à News Corp pour 580 millions de dollars en juillet 2005. En février 2004, un étudiant de Harvard met en ligne un annuaire de campus qui s'appelle thefacebook.com.

La deuxième vie, en Asie

À l'automne 2005, un banquier cherche un acheteur ; personne ne met 20 millions. Début 2006, les investisseurs recapitalisent la société sur une valorisation de trois millions, retirent à Abrams son siège et presque toutes ses parts, et placent Lindstrom à la présidence. Un nouveau chef ingénieur impose la règle qui manquait depuis trois ans : 80 % de ses gens sur la performance, jusqu'à ce que le site marche. Il marche à l'été 2006. La Harvard Business School en fait un cas d'école, « Friendster (A) », signé Mikołaj Jan Piskorski et Carin-Isabel Knoop. Trois utilisateurs sur quatre vivent alors hors des États-Unis, surtout aux Philippines et en Malaisie.

Ce public-là reste. En 2009, Friendster revendique 115 millions d'inscrits et plus de 90 % de son trafic vient d'Asie. En décembre 2009, le groupe malaisien MOL Global achète la société pour 39 millions de dollars, dont 26,4 millions pour les actionnaires après dettes et primes. En mai 2010, MOL revend à Facebook les brevets de Friendster, sept accordés et onze en attente, dans un accord évalué à 40 millions de dollars selon la presse : plus que l'entreprise entière cinq mois plus tôt. Fin juin 2011, photos, blogs, commentaires et groupes sont effacés ; le site rouvre en portail de jeux branché sur Facebook Connect. Le 14 juin 2015, une page unique annonce une pause pour « repenser nos priorités stratégiques ». La société ferme pour de bon fin juin 2018.

Ce qu'il en reste

Le brevet américain 7 069 308, « système, méthode et appareil pour connecter des utilisateurs dans un système informatique en ligne », accordé à Abrams en 2006, fait partie du lot vendu à Facebook. L'idée de la chaîne d'amis a gagné ; c'est son calcul exhaustif à chaque page qui a perdu. Les réseaux qui ont suivi ont gardé la première et abandonné le second.

En avril 2026, un programmeur de Philadelphie, Mike Carson, qui a racheté le nom de domaine et la marque, relance Friendster sous forme d'application sans publicité ni algorithme, où l'on devient amis en approchant physiquement deux téléphones. Une poignée de main par lien, comptée une fois, sans rien recalculer. C'est à peu près ce que les vingt premiers invités de 2002 avaient trouvé dans leur boîte mail.