Washington, automne 1891. Une employée du bureau du recensement glisse une carte en carton, de la taille d'un billet de banque, dans une presse métallique, et abaisse la poignée. Au-dessus de la carte, des pointes montées sur ressort descendent. Là où la carte est percée, la pointe passe et plonge dans un petit godet de mercure. Le circuit se ferme, l'aiguille d'un cadran avance d'un cran sur un mur de quarante compteurs, et une sonnette tinte. Un Américain vient d'être compté. L'employée retire la carte, en prend une autre. Elle en passera sept mille dans la journée.
Le gouvernement américain n'a pas inventé cette machine. Il l'a louée à un ingénieur de trente ans qui en a eu l'idée dans un train.
Huit ans pour compter 1880
La Constitution impose un recensement tous les dix ans. En juin 1880, les agents recenseurs comptent 50 189 209 habitants. Le dépouillement, fait à la main, dure huit ans : les derniers volumes paraissent en 1888. Avec un pays qui grossit d'un quart par décennie, la projection est simple : le recensement de 1890 ne serait pas terminé quand commencerait celui de 1900.
Herman Hollerith connaît le problème de l'intérieur. Né à Buffalo le 29 février 1860 de parents allemands, diplômé de l'École des mines de Columbia à dix-neuf ans, il entre au bureau du recensement juste après, pour le dépouillement de 1880. Il y croise John Shaw Billings, médecin, chef de la division des statistiques vitales, qui lui souffle qu'il devrait exister une machine pour faire ce travail. Hollerith enseigne au MIT, passe par l'Office des brevets, et garde l'idée.
Un billet de train, puis un concours
La forme, il la trouve ailleurs. Dans l'Ouest américain, pour empêcher qu'un billet passe de main en main, le contrôleur y poinçonne une description sommaire du voyageur. Hollerith racontera plus tard :
Je voyageais dans l'Ouest et j'avais un billet avec ce qu'on appelait, je crois, une photographie poinçonnée : le contrôleur y perforait une description de l'individu, cheveux clairs, yeux foncés, grand nez, etc. Vous voyez, je n'ai fait qu'une photographie poinçonnée de chaque personne.
Sa première version, brevet déposé en septembre 1884, utilise une bande de papier perforée. Une bande ne se trie pas. Il passe à la carte, une par personne, et la teste sur les registres de décès de Baltimore en 1887, avec l'appui de Billings. Le 8 janvier 1889, trois brevets lui sont accordés, dont « Art of Compiling Statistics ».
Robert P. Porter, nommé en mars 1889 à la tête du onzième recensement, organise un concours. Trois candidats : Charles F. Pidgin et ses jetons de carton, William C. Hunt et ses fiches de papier, Hollerith et ses cartes. L'épreuve : reprendre les bordereaux de 1880 de 10 491 habitants de Saint-Louis, les transcrire, puis en tirer les tableaux. Transcription : 72,5 heures pour Hollerith, entre 100 et 145 pour les deux autres. Tabulation : 5,5 heures pour Hollerith, 45 et 55 heures pour ses rivaux. Le contrat est pour lui.
Une pointe, un godet de mercure, un Américain
Le système tient en trois machines. D'abord la perforatrice : un pantographe, un bras articulé qu'un commis promène au-dessus d'un gabarit ; à chaque position correspond une case de la carte, douze rangées sur vingt-quatre colonnes, et un coup de levier y perce un trou. Sexe, âge, origine, profession, chaque réponse du bordereau devient un trou à un endroit convenu. Un commis prépare de cinq cents à sept cents cartes par jour.
Ensuite le tabulateur, la presse de l'ouverture. Ses quarante cadrans sont divisés en cent et portent deux aiguilles, l'une pour les unités, l'autre pour les centaines : chacun compte jusqu'à 9 999. Un seul passage de la carte fait avancer d'un coup tous les compteurs concernés, et la machine sait combiner : homme, né à l'étranger, de plus de quarante ans, c'est un circuit qui ne se ferme que si les trois trous sont là.
Enfin le casier de tri, relié à la presse : vingt-quatre compartiments ; selon les trous lus, l'un d'eux s'ouvre et le commis y dépose la carte. De quoi reprendre les 60 millions de cartes par État, par comté, par âge, sans jamais les relire à la main. Le format des billets n'est pas un hasard : les tiroirs et les boîtes à billets existent déjà.
Six semaines, et une déception nationale
Les agents partent le 2 juin 1890. Les bordereaux remontent à Washington, les cartes sont perforées, pressées, triées. Le 16 août 1890, le bureau rend public un premier total. Le comptage brut, 62 695 955 habitants à une centaine de districts près, est sorti des machines après six semaines de traitement. Le chiffre définitif, 62 979 766, un quart de plus qu'en 1880, viendra plus tard.
Le pays est déçu. Beaucoup attendaient 75 millions. Le Boston Herald titre « Useless Machines », machines inutiles, et le New York Herald : « Slipshod Work Has Spoiled the Census », un travail bâclé a gâché le recensement.
Le premier reproche jamais adressé à une machine à traiter des données ne portait pas sur ses calculs. Le chiffre ne plaisait pas.
L'essentiel du dépouillement prend moins de trois ans, et les vingt-cinq volumes du recensement sont publiés dix-huit mois plus tôt que ceux de 1880. IBM racontera plus tard que Hollerith a fait économiser 5 millions de dollars au gouvernement. Le bureau lui-même avait estimé l'économie en salaires à 580 000 dollars, et versé à Hollerith 230 390 dollars de loyers pour 56 machines pendant quatre ans. Car Hollerith ne vend pas ses machines : il les loue, et il garde les brevets.
L'Autriche, la France, puis la Russie pour son tout premier recensement, passent commande. En 1896, à Washington, il fonde la Tabulating Machine Company.
Le client qui part, l'entreprise qui reste
Le bureau du recensement a fait sa fortune. C'est aussi lui qui le quitte. Après 1900, le bureau devient permanent, et son directeur, Simon N. D. North, juge les loyers de Hollerith trop élevés. Il obtient les crédits pour monter son propre atelier, embauche en 1907 un mécanicien, James Powers, chargé de contourner les brevets, et compte le recensement de 1910 avec des machines maison. Powers partira en 1911 fonder sa propre société. Hollerith, lui, passe des années en procès.
Le 16 juin 1911, le financier Charles Ranlett Flint fusionne la Tabulating Machine Company avec trois autres sociétés, dont une qui fabrique des balances et une autre des pointeuses, pour former la Computing-Tabulating-Recording Company. Prix : 2,3 millions de dollars, dont 1,2 million pour Hollerith, plus dix ans de contrat d'ingénieur-conseil, non renouvelé en 1921. Thomas J. Watson arrive en 1914. Le 14 février 1924, CTR prend le nom d'International Business Machines. Hollerith meurt à Washington le 17 novembre 1929, d'une crise cardiaque. Il a vu IBM naître, de loin.
Un incendie et 80 colonnes
Du premier recensement compté par des machines, il ne reste presque rien. Le 10 janvier 1921, un incendie dans le bâtiment du ministère du Commerce détruit ou abîme la plus grande partie des bordereaux de 1890 ; ce qui en reste sera jeté. Les généalogistes américains ont un trou de dix ans dans leurs archives : la décennie où, pour la première fois, tout le monde avait été mis sur des cartes.
La carte de 1890 avait 24 colonnes. En 1928, IBM en sort une à 80 colonnes et trous rectangulaires. Les terminaux des années 1970, puis l'écran texte de l'IBM PC, ont adopté cette largeur de 80 caractères, et bien des guides de style de code la gardent encore. Chaque fois qu'un linter se plaint d'une ligne trop longue, c'est un billet de train de l'Ouest américain qui parle.
Le Big Data d'avant l'électricité n'est pas une image : en 1907 encore, moins d'un foyer américain sur dix est raccordé au courant. On a compté 63 millions de personnes au circuit électrique avant que les Américains n'aient la lumière chez eux. L'employée de l'ouverture n'avait pas besoin de comprendre le circuit. Elle abaissait la poignée, elle entendait la sonnette, et quelqu'un, quelque part, était compté.