Le 12 août 1981, dans un salon de l'hôtel Waldorf-Astoria, à New York, Don Estridge attend les journalistes en se demandant, dit-on, si quelqu'un viendra. Sur la table, une boîte beige, un clavier au cordon spiralé, un écran monochrome. L'étiquette annonce 1 565 dollars, sans lecteur de disquette ni écran : il faut compter près de 3 000 dollars de plus pour un écran, deux lecteurs et une imprimante. Deux semaines plus tôt, la même IBM présentait le System/23 Datamaster à 10 000 dollars. Sur la boîte, trois mots : IBM Personal Computer. Trois lettres qui, jusque-là, désignaient des armoires.

Un éléphant qui apprend les claquettes

En juillet 1980, William Lowe propose au comité de direction d'IBM de racheter une autre entreprise pour vendre un ordinateur personnel, « parce que nous ne pouvons pas faire ça dans la culture d'IBM ». Le président Frank Cary préfère une petite unité autonome, à l'écart des procédures maison. Lowe obtient douze personnes et un an. L'équipe s'installe à Boca Raton, en Floride, sous un nom de code emprunté aux échecs, « Chess », et Don Estridge en prend la direction.

IBM qui sort un ordinateur personnel, ce serait comme apprendre les claquettes à un éléphant.

La formule, d'un analyste du secteur, a fait le tour de la presse. L'éléphant répond par la vitesse. La carte mère est dessinée en quarante jours, un prototype fonctionne au bout de quatre mois, et l'équipe reçoit l'autorisation de grossir jusqu'à cent cinquante personnes avant la fin de 1980. Pour tenir le délai, Estridge renonce aux habitudes de la maison : ses propres puces, ses propres logiciels, tout en interne.

Des pièces du commerce et un classeur bleu

Le processeur vient d'Intel : un 8088 cadencé à 4,77 MHz, préféré au 8086 parce qu'il coûtait moins cher et que son bus de 8 bits rendait le reste de la machine moins coûteux. La mémoire de base tient en 16 Ko, extensible à 256 Ko. Un interpréteur BASIC loge dans quatre puces de ROM de 8 Ko. L'imprimante vient d'Epson. Près de la moitié des composants sortent du Datamaster, le grand frère à 10 000 dollars.

Entre ces pièces et le système d'exploitation, il faut une couche de colle : le BIOS, un petit programme gravé en mémoire morte qui sait parler au clavier, à l'écran et aux lecteurs de disquettes. C'est la seule partie de la machine qu'IBM écrit elle-même. David Bradley, l'un des douze, s'en charge, et y glisse au passage une combinaison pour redémarrer sans couper le courant, Ctrl-Alt-Suppr, choisie parce qu'on ne peut pas l'enfoncer par accident.

Puis IBM fait une chose qui ne se faisait pas chez elle : elle publie tout. Le Technical Reference, un classeur bleu dans un étui gris, donne les caractéristiques électriques, les schémas logiques et, en annexe, le listing complet du BIOS, ligne par ligne. L'intention est de laisser des tiers fabriquer des cartes d'extension et des logiciels. Le classeur contient aussi, sans le dire, le mode d'emploi pour refaire la machine entière.

Quarante dollars contre deux cent quarante

Pour le système d'exploitation, IBM frappe en juillet 1980 à la porte de Microsoft, une petite société de l'État de Washington. Microsoft prend alors une licence non exclusive sur 86-DOS, un système écrit par Tim Paterson chez Seattle Computer Products, pour 25 000 dollars en décembre 1980, puis rachète tous les droits pour 50 000 dollars en juillet 1981, quelques semaines avant le lancement. Une clause pèsera des milliards : IBM tient à ce que Microsoft reste propriétaire de ce qu'elle développe. Microsoft vendra donc le même système à d'autres, sous le nom MS-DOS, à plus de soixante-dix constructeurs dès la première année.

Au lancement, trois systèmes sont proposés. Le PC DOS de Microsoft coûte 40 dollars. Le CP/M-86 de Digital Research, 240 dollars, et il n'arrive que six mois plus tard. Une enquête de l'époque compte 96,3 % de machines commandées avec PC DOS. Le standard est fixé par l'étiquette de prix.

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Charlot vend des ordinateurs

La publicité loue l'image du vagabond de Charlie Chaplin, joué par un imitateur, Billy Scudder, chapeau melon et canne devant la boîte beige. Les ventes dépassent les prévisions jusqu'à 800 %. Fin 1982, IBM vend un PC par minute de chaque jour ouvré. Fin 1983, 750 000 machines sont sorties des usines, qui en livrent 40 000 par mois. En 1984, le PC rapporte 4 milliards de dollars ; la division compte bientôt 10 000 employés. Chez les grandes entreprises qui choisissent une machine unique, c'est le PC deux fois sur trois, contre 9 % pour Apple.

La salle blanche

Le classeur bleu circule. En juin 1982, dix mois après le lancement, Columbia Data Products livre le premier clone, le MPC 1600. En février de la même année, trois cadres de Texas Instruments, Rod Canion, Jim Harris et Bill Murto, ont fondé Compaq. Tout dans l'IBM PC s'achète sur catalogue, sauf une chose : le BIOS, dont le listing est publié mais protégé par le droit d'auteur. Le recopier, c'est le procès assuré.

Compaq applique une méthode au nom de laboratoire : la salle blanche. Une première équipe lit le listing d'IBM et rédige, en langage ordinaire, ce que chaque fonction doit faire, sans une ligne de code. Des avocats relisent. Une seconde équipe, qui n'a jamais vu le listing, écrit un BIOS neuf à partir de cette seule description. Le résultat se comporte comme l'original sans lui ressembler. Coût : un million de dollars. Le Compaq Portable, annoncé en novembre 1982 et livré en mars 1983, 13 kilos, 2 995 dollars, s'écoule à 53 000 exemplaires et rapporte 111 millions de dollars la première année.

En mai 1984, Phoenix va plus loin : elle vend son propre BIOS compatible à qui veut. Plus besoin d'un million, il suffit d'acheter une licence. IBM tenait environ 76 % du marché des compatibles en 1983. En 1986, 26 %. En septembre de cette année-là, Compaq sort le Deskpro 386, premier PC bâti sur le nouveau processeur d'Intel, sept mois avant IBM. Le clone est devenu l'original.

IBM a publié les plans de sa machine pour que d'autres fabriquent des cartes. Ils ont fabriqué la machine.
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Reprendre le contrôle, trop tard

Don Estridge ne verra pas la suite. Le 2 août 1985, le vol Delta 191 s'écrase à l'atterrissage à Dallas-Fort Worth. Il est à bord avec sa femme, Mary Ann. Il a quarante-huit ans ; sa division a vendu plus d'un million de PC.

En avril 1987, IBM tente de refermer la porte. La gamme PS/2 remplace le PC avec un nouveau bus d'extension, le Micro Channel, breveté celui-là, assorti de licences et de redevances. L'industrie refuse. En septembre 1988, neuf constructeurs menés par Compaq, avec Hewlett-Packard, NEC ou Olivetti, annoncent leur propre bus, l'EISA, compatible avec les anciennes cartes. À eux neuf, ils pesaient déjà plus de 33 % du marché en 1987, contre 27 % pour IBM. L'éléphant a appris les claquettes ; la piste appartient aux autres.

Le 8 décembre 2004, IBM annonce la vente de sa division PC, ThinkPad compris, au chinois Lenovo : 1,25 milliard de dollars en numéraire et en actions, plus 500 millions de dettes reprises. L'opération se clôt le 1er mai 2005. Vingt-quatre ans après le Waldorf-Astoria, IBM ne fabrique plus de PC.

La machine, elle, est partout. Chaque processeur x86 démarre encore en « mode réel » à la mise sous tension, avec 1 Mo de mémoire adressable, comme le 8088 de Boca Raton. Ctrl-Alt-Suppr est toujours là. Au vingtième anniversaire de la machine, en août 2001, David Bradley a résumé l'affaire.

Je dois partager le mérite. J'ai peut-être inventé la chose, mais je crois que c'est Bill qui l'a rendue célèbre.

Sur la table du Waldorf-Astoria, le 12 août 1981, il y avait une boîte beige à 1 565 dollars et un classeur bleu. C'est le classeur qui a gagné.