Un boîtier noir et argent attend ses premiers acheteurs dans les magasins d'électronique de Tokyo, ce 1er octobre 1982. Il s'appelle Sony CDP-101 et coûte 168 000 yens, environ 620 dollars de l'époque. Sur sa face avant, un tiroir coulisse. On y pose un disque argenté de 12 centimètres, et le tiroir rentre. Pas de bras, pas d'aiguille, rien ne touche la surface. Cinquante albums l'accompagnent. Le premier numéro de catalogue, 35DP-1, vendu 3 500 yens, est 52nd Street de Billy Joel, un album de 1978 qui doit sa place dans l'histoire à son numéro, le plus bas de sa série.
Le nom de la machine a été choisi par Nobuyuki Idei, qui dirige alors la division audio de Sony. 101, c'est 5 en binaire, et Idei trouve que ce lecteur est un produit de « classe moyenne ». Le premier lecteur de CD de l'histoire est donc baptisé, par son propre fabricant, un appareil moyen.
Deux prototypes et un coup de téléphone
Trois ans plus tôt, le 8 mars 1979, à Eindhoven, Philips présente à environ 300 journalistes un lecteur de disque optique si petit que ses ingénieurs l'ont surnommé Pinkeltje, du nom d'un lutin de conte néerlandais. Le disque fait 11,5 centimètres, la diagonale d'une cassette audio. Quelques jours plus tard, une délégation Philips part au Japon montrer la machine aux constructeurs locaux, qui cherchent un standard. Le dernier jour de la visite, le 23 mars, Joop van Tilburg, directeur de la division audio, reçoit un appel d'Akio Morita, président de Sony : Sony travaillera avec Philips.
Sony apporte ce qui manque à Philips : un enregistreur de studio, le PCM-1600, qui met déjà la musique en nombres sur 16 bits, et son concepteur, Toshitada Doi, qui prend la tête de l'équipe. Entre août 1979 et juin 1980, les ingénieurs se retrouvent six fois, en alternance à Eindhoven et à Tokyo. La fréquence d'échantillonnage sera de 44 100 mesures par seconde, un chiffre hérité des magnétoscopes sur lesquels on stockait alors l'audio numérique. Philips propose 14 bits par mesure, Sony 16 ; ce sera 16. Sony fournit la correction d'erreurs, Philips le code de modulation. En juin 1980, tout est écrit dans un cahier à couverture rouge, le Red Book, qui définit encore ce qu'est un CD audio.
La Neuvième de Beethoven, version officielle
Un point échappe aux ingénieurs : la taille du disque. Philips tient à ses 11,5 centimètres et à une heure de musique. Norio Ohga, dirigeant de Sony et ancien baryton formé à l'opéra, veut qu'une œuvre entière tienne sur un disque, et il nomme l'œuvre : la Neuvième de Beethoven. Selon les versions, c'est lui ou sa femme qui la réclame. L'enregistrement le plus long connu, dirigé par Furtwängler à Bayreuth en 1951, durerait 74 minutes. Il faut donc 74 minutes, et pour 74 minutes, il faut 12 centimètres. Philips le répète encore dans son communiqué des 25 ans.
Kees Schouhamer Immink, l'ingénieur de Philips qui a conçu le code de modulation, raconte autre chose. Polygram, filiale de Philips, possède déjà près de Hanovre une usine capable de presser des disques de 11,5 centimètres. Sony n'a pas d'usine. Passer à 12 centimètres oblige tout le monde à repartir de zéro. Immink écrit :
Ce n'était pas la grande passion de Mme Ohga pour la musique, mais l'argent et la concurrence sur le marché des deux partenaires.
Le trou central, lui, n'a pas eu droit à un mythe. Joop Sinjou a posé une pièce néerlandaise de dix cents sur la table. Quinze millimètres. C'est toujours le diamètre du trou.
Lire à travers une rayure de 2,5 mm
Un CD est une galette de polycarbonate de 1,2 millimètre, recouverte d'une couche d'aluminium. La musique y est gravée en creux : des cuvettes de 500 nanomètres de large et 100 de profondeur, alignées sur une spirale dont les tours sont espacés de 1,6 micromètre. Un laser infrarouge la suit par le dessous, à travers le plastique. Comme la lentille fait le point sur la couche gravée et non sur la surface, une poussière ou une trace de doigt posée sur le plastique est hors foyer : le capteur ne la voit presque pas.
Presque. Pour le reste, il y a le CIRC, le code de correction déposé par Sony le 21 mai 1980. Les octets d'un même instant de musique sont dispersés sur une longue portion de spirale, entrelacés avec des octets de contrôle, comme si l'on écrivait une phrase en répartissant ses lettres sur plusieurs pages. Déchirez une page, la phrase se reconstitue. Le CIRC corrige intégralement une rafale de 4 000 bits manquants, soit 2,5 millimètres de spirale, et masque par interpolation jusqu'à 7,5 millimètres. Voilà pourquoi un CD rayé joue, là où un vinyle rayé crache.
Pour la capacité, le compte est simple : 44 100 mesures par seconde, 16 bits, deux canaux, 74 minutes. En données informatiques, une fois ajoutés les codes de contrôle du CD-ROM, cela donne environ 650 mégaoctets. Les 700 mégaoctets viendront plus tard, avec les disques de 80 minutes, en resserrant légèrement la spirale.
Un son parfait, pour toujours, disent les affiches
Le 15 avril 1981, pendant le festival de Pâques de Salzbourg, Herbert von Karajan prête son nom et une salle de presse au disque ; le chef parle d'un « miracle ». Le 17 août 1982, l'usine de Langenhagen, près de Hanovre, presse le premier disque commercial. Philips affirme que c'était The Visitors d'ABBA ; d'autres sources citent des valses de Chopin par Claudio Arrau, pressées le même jour. Le premier disque vendu est japonais, et la tradition retient le Billy Joel du début.
Les affiches promettent un son pur, parfait, pour toujours. Une partie des revues spécialisées entend autre chose : des aigus durs, des premiers lecteurs fatigants. Le CDP-101 lui-même n'a qu'un seul convertisseur pour ses deux canaux, qu'il sert tour à tour ; la gauche et la droite sont décalées de 11 microsecondes. Le son parfait a un léger strabisme.
Les acheteurs, eux, achètent. En novembre 1984, Sony sort le D-50, un lecteur portable de la taille de quatre boîtiers de CD empilés, à 49 800 yens, moins du tiers du prix du CDP-101. En 1985, Brothers in Arms de Dire Straits dépasse le million d'exemplaires sur CD, le premier album à y parvenir. En 1988, aux États-Unis, le CD vend plus que le vinyle ; en 1992, plus que la cassette.
Pour la plupart des gens, le premier support numérique tenu en main a été un disque de 12 centimètres, bien avant un ordinateur.
Le disque entre dans l'ordinateur
Dès 1983, un second cahier, le Yellow Book, décrit comment ranger des fichiers plutôt que de la musique sur la même galette. Les premiers lecteurs de CD-ROM arrivent en juin 1985 ; le Philips CM-100, pour PC, coûte 1 495 dollars. En 1991, la spécification Multimedia PC exige, pour mériter le label, un disque dur de 30 mégaoctets et un lecteur de CD-ROM : la galette amovible contient vingt fois le disque fixe. Mosaic, le navigateur qui ouvrira le web au grand public, n'arrive qu'en 1993. L'ordinateur familial a eu un lecteur de CD avant d'avoir Internet.
Le pic, la pente, et ce qui reste
Aux États-Unis, les ventes de CD culminent en 2000 : 942,5 millions d'exemplaires dans l'année, d'après la RIAA, l'association des maisons de disques américaines. En 2024, la même RIAA en compte 32,9 millions, pour 541 millions de dollars. Le vinyle, donné pour mort, en vend plus : 43,6 millions. Le streaming pèse 84 % des 17,7 milliards de dollars de revenus de la musique enregistrée américaine.
Le format n'a pas bougé. Les 44 100 mesures par seconde sur 16 bits décidées à Tokyo en mars 1980 restent, avec 48 kHz, l'une des deux fréquences de référence de l'audio numérique. Le disque a disparu des salons, pas le nombre.
La télécommande RM-101 était livrée avec le CDP-101. Dix touches, de 0 à 9, et un bouton Direct Music Select : on tapait le numéro de la piste, et la musique partait, sans chercher un sillon. L'appareil que son fabricant jugeait de classe moyenne est aujourd'hui dans les collections du musée des sciences et des techniques de Milan.