En 1980, au laboratoire d'intelligence artificielle du MIT, Richard Stallman a vingt-sept ans. Il vient d'envoyer un fichier de cinquante pages à l'imprimante laser du labo, un prototype offert par Xerox qui crache une page par seconde. Une heure plus tard, dans le bac, quatre feuilles. La machine a bourré, encore. Sur l'ancienne imprimante, il avait réglé le problème lui-même : quelques lignes ajoutées au programme de contrôle, et chaque utilisateur en attente recevait un message : « l'imprimante est bloquée, merci de la débloquer ». Sur la nouvelle, impossible. Xerox a livré le programme compilé, sans le code source. On peut faire tourner la machine. On ne peut pas la lire.

Quelques mois plus tard, Stallman apprend qu'un chercheur de Carnegie Mellon possède une copie de ce code. Il passe sur le campus et demande la copie. Chez les hackers du MIT, un programme se prête comme un livre. Le chercheur refuse : il a signé avec Xerox un accord de confidentialité, un nondisclosure agreement, et il a promis de ne rien donner. « J'étais tellement en colère que je n'ai pas trouvé comment l'exprimer. Je me suis retourné et je suis sorti », racontera Stallman à son biographe Sam Williams. L'homme qui a dit non, probablement Robert Sproull selon un ancien de Carnegie Mellon interrogé par Williams, n'a « absolument aucun souvenir de l'incident ».

C'était ma première rencontre avec un accord de confidentialité, et elle m'a tout de suite appris que les accords de confidentialité ont des victimes.

La communauté qui se vide

L'imprimante n'est que le premier coup. Au labo, les hackers vivent depuis 1967 sur un système maison, ITS, écrit pour les PDP-10 de Digital, et le code circule entre eux sans que la question de la propriété ne se pose. En 1981, Symbolics, une société montée par des gens du labo pour vendre ses machines Lisp, a embauché presque tous les hackers. De 1982 à la fin de 1983, Stallman, resté sur place, réécrit seul les améliorations que Symbolics apporte à son logiciel pour que le labo n'en dépende pas. Mais une communauté, on ne la reconstruit pas tout seul.

Il décrira plus tard ce moment comme un choix moral : rejoindre le logiciel propriétaire et promettre de ne pas aider ses camarades, quitter l'informatique, ou construire autre chose. Autre chose, ce sera un système d'exploitation complet, le premier logiciel dont on a besoin pour se servir d'un ordinateur : sans système libre, rien d'autre ne peut l'être.

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Le 27 septembre 1983

Le mardi 27 septembre 1983, un message signé Richard Stallman paraît sur les groupes Usenet net.unix-wizards et net.usoft. Objet : « new Unix implementation ».

Unix libre ! À partir de Thanksgiving, je vais écrire un système logiciel complet compatible Unix appelé GNU (pour Gnu's Not Unix), et le donner à quiconque peut s'en servir. Des contributions en temps, en argent, en programmes et en matériel sont grandement nécessaires.

Thanksgiving tombe le 24 novembre. Le programme : un noyau, un éditeur, un shell, un compilateur C, un éditeur de liens, un assembleur. Compatible Unix, pour que ses utilisateurs basculent sans réapprendre. Le nom est une blague de hacker, un acronyme récursif : GNU's Not Unix, GNU n'est pas Unix. La raison tient en une phrase : « Je considère que la règle d'or exige que si j'aime un programme, je le partage avec d'autres personnes qui l'aiment. »

Le mot « free » a deux sens en anglais, gratuit et libre, et Stallman reconnaîtra que sa première formulation manquait de soin. Ce qu'il veut, c'est un Unix dont l'utilisateur possède le code : le droit de l'exécuter, de le lire, de le modifier, de le redistribuer. Plus tard, une formule tranchera : free comme dans free speech, la liberté d'expression, pas comme dans free beer, la bière gratuite. Il vendra d'ailleurs ses premières bandes d'Emacs 150 dollars pièce, ce qui n'a jamais empêché quiconque de les copier.

Démissionner pour pouvoir donner

En janvier 1984, Stallman quitte son poste au MIT. Le Manifeste GNU le dit sans détour : il a démissionné du labo « pour priver le MIT de tout prétexte légal » à l'empêcher de donner GNU. Patrick Winston, qui dirige le labo, le laisse garder l'accès aux machines. Le voilà sans employeur, écrivant un système d'exploitation dans les locaux de son ancien employeur.

Il commence par l'éditeur. GNU Emacs, entamé en septembre 1984, sort en version publique le 20 mars 1985. Le même mois, le Manifeste GNU paraît dans Dr. Dobb's Journal. Le 4 octobre 1985, la Free Software Foundation est constituée dans le Massachusetts pour porter le projet. Puis le compilateur : GCC, dont la première version est mise en ligne par FTP depuis le MIT le 22 mars 1987. Un éditeur et un compilateur libres : avec ça, on peut écrire tout le reste.

Le copyleft, une pirouette juridique

Une question fait tenir l'ensemble : comment empêcher qu'un programme donné librement soit repris, modifié et refermé par le premier venu ? Le droit d'auteur donne à l'auteur le pouvoir d'interdire. Stallman le retourne : il s'en sert pour obliger. La licence GNU GPL, dont la version 1 paraît le 25 février 1989, autorise la copie, la modification et la redistribution, à une condition : toute version redistribuée reste sous les mêmes termes, code source compris. Le droit d'auteur devient un cliquet qui n'avance que dans un sens. Le nom vient d'une lettre reçue en 1984 ou 1985 de Don Hopkins, qui avait griffonné sur l'enveloppe : « Copyleft, all rights reversed ».

Les quatre libertés fixent la doctrine : exécuter le programme comme on veut, étudier et modifier son fonctionnement, redistribuer des copies, distribuer ses versions modifiées. Elles sont numérotées de 0 à 3, parce que la première a été ajoutée après coup et qu'on n'a pas voulu renuméroter les autres.

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Le trou dans le système

Au début des années 1990, GNU a tout, sauf l'essentiel. Éditeur, compilateur, shell, bibliothèques, outils : le système est là, mais le noyau, le programme qui répartit la machine entre tous les autres, manque. Le noyau maison, le Hurd, lancé en 1990, n'a jamais atteint de version 1.0. Le 25 août 1991, un étudiant finlandais de vingt et un ans, Linus Torvalds, annonce sur Usenet un système « juste pour le plaisir, rien de gros ni de professionnel comme GNU ». En 1992, il place son noyau sous GPL, et Linux vient se loger dans le dernier trou du système GNU. Le monde dira « Linux » ; Stallman demande depuis qu'on dise « GNU/Linux » : dans les années 1990, GNU représentait environ 28 % du code d'une distribution courante, Linux 3 %.

Ce que pèse un non

Quarante-trois ans après le message du 27 septembre, les chiffres ne sont plus ceux d'un mouvement marginal. Depuis novembre 2017, les cinq cents machines du classement TOP500 des supercalculateurs tournent toutes sous un noyau Linux. En janvier 2024, trois chercheurs, dont deux de la Harvard Business School, ont estimé ce que les entreprises devraient dépenser si le logiciel open source n'existait pas et qu'il fallait le réécrire : 8 800 milliards de dollars, de quoi porter leur dépense logicielle à 3,5 fois son niveau actuel. Stallman, lui, n'a jamais adopté le mot « open source », apparu en 1998 : il y voit une méthode de développement là où « logiciel libre » nomme une liberté. Il a raison sur les mots, et il a perdu sur les mots.

Lui n'a pas changé : bourse MacArthur en 1990, des conférences où il parle de liberté plus que de code, comme ce soir de novembre 2008 à Belfort, sur la photo ci-dessus. Le 16 septembre 2019, après la polémique née de ses messages sur une liste de diffusion du MIT au sujet de l'affaire Epstein, il démissionne de la présidence et du conseil de la FSF, ainsi que du MIT. En mars 2021, il annonce son retour au conseil, que la fondation confirme le 12 avril.

Il n'a jamais récupéré le code de l'imprimante. À la place, il a écrit tout le reste.