Le 24 janvier 1984, l'équipe logicielle du Macintosh marche de Bandley 3, à Cupertino, jusqu'au Flint Center, l'auditorium du De Anza College. Deux mille cinq cents places, toutes prises, des gens debout au fond : c'est l'assemblée annuelle des actionnaires d'Apple. Les lumières baissent. Steve Jobs apparaît à gauche de la scène en costume noir et nœud papillon, nerveux, et récite la deuxième strophe de « The Times They Are A-Changin' » de Bob Dylan. Au centre du plateau, dans un sac en toile, un ordinateur attend.

John Sculley, recruté chez Pepsi neuf mois plus tôt, expédie le rapport financier. Puis Jobs revient, déroule vingt-cinq ans d'occasions ratées par IBM, demande à la salle si George Orwell avait raison, et le spot « 1984 » envahit l'écran géant. Alors il ouvre le sac, sort la machine, insère une disquette. Et le Macintosh parle, d'une voix de synthèse : il est content de sortir de ce sac, et il a une maxime à partager.

Ne faites jamais confiance à un ordinateur que vous ne pouvez pas soulever.

Celui-là pèse 7,5 kilos. Jobs vient de le déclarer « insanely great », follement bien. Sur ce point, il a raison. Sur un autre, il aura tort avant la fin de l'année.

Soixante secondes, diffusées une seule fois en national

Deux jours plus tôt, le 22 janvier, pendant le troisième quart-temps du Super Bowl XVIII sur CBS, soixante secondes signées Ridley Scott ont montré une athlète, Anya Major, lancer un marteau dans l'écran d'un Big Brother. Le carton final annonce que le 24 janvier, Apple présentera Macintosh, « et vous verrez pourquoi 1984 ne ressemblera pas à 1984 ». Le conseil d'administration d'Apple l'avait détesté en bloc. Il n'est passé qu'une fois à l'échelle nationale, après un passage discret le 31 décembre 1983 sur une chaîne locale de l'Idaho. On n'y voit jamais la machine.

Ce qu'il y a dans la boîte beige

Un Motorola 68000 à 7,83 MHz, 128 Ko de mémoire vive, un lecteur de disquettes 3,5 pouces de 400 Ko, un écran monochrome de 9 pouces en 512 par 342 points, une souris à un bouton, MacWrite et MacPaint. Pas de connecteur d'extension : Jobs en avait décidé ainsi, boîtier scellé, deux ports série et rien d'autre. Burrell Smith, qui a dessiné la carte mère, a tout de même laissé, pour quelques centimes, les pistes qui permettent de souder des puces de 256 kilobits à la place des 64, sans le dire à Steve.

L'écran est la vraie nouveauté, et il explique la mémoire. Sur un ordinateur à texte, la machine stocke des lettres et un circuit les dessine. Sur le Macintosh, chaque point de l'écran correspond à un bit en mémoire : 512 fois 342, soit 175 104 points, donc 21 888 octets réservés à la seule image, un sixième des 128 Ko. C'est ce qui permet les fenêtres et les polices à largeur variable, et ce qui laisse si peu de place au reste. En mai 1984, Gregg Williams, dans BYTE, rapporte qu'on s'inquiète de cette mémoire « relativement petite ».

Les artistes signent leur travail

Le projet a commencé en 1979 avec Jef Raskin, qui voulait un appareil bon marché, sans souris, pour tout le monde, et l'a baptisé du nom de sa pomme préférée, la McIntosh. Jobs, qui a vu l'Alto au Xerox PARC en décembre 1979, rejoint l'équipe en 1981 et en prend le contrôle ; Raskin quitte le projet la même année et Apple en 1982. Andy Hertzfeld écrit l'essentiel du système. Bill Atkinson, employé numéro 51, fournit QuickDraw, qui dessine tout à l'écran, puis MacPaint. Susan Kare, recrutée début 1983 par Hertzfeld, son ami de lycée, dessine sur un carnet quadrillé à 2,50 dollars, en 32 cases sur 32, la corbeille, la bombe, le Mac qui sourit et la police Chicago.

Le 10 février 1982, après la réunion hebdomadaire, Jerry Manock, le designer du boîtier, étale une grande feuille de papier. Jobs fait un petit discours sur les artistes qui signent leurs œuvres, on sert du champagne, et environ trente-cinq personnes signent en quarante minutes, Burrell Smith en premier, Jobs en dernier, en haut au centre. Ces signatures, et une douzaine d'autres ajoutées ensuite, sont gravées dans le moule du boîtier. Chaque Macintosh sorti de l'usine les porte à l'intérieur, là où il faut un outil spécial pour les voir.

Le même Jobs a une autre réputation. En février 1981, Bud Tribble explique à Hertzfeld pourquoi le planning annonce une sortie en janvier 1982 qu'il sait impossible. Il emprunte un terme à Star Trek : le champ de distorsion de la réalité.

En sa présence, la réalité est malléable. Il peut convaincre n'importe qui de pratiquement n'importe quoi. Ça s'estompe quand il n'est pas là, mais ça rend difficile d'avoir des plannings réalistes.

Le Macintosh sortira en janvier 1984. Deux ans de retard sur le champ.

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Le prix, décidé un soir d'octobre

Le Mac devait coûter 500 dollars. Le 68000 et les 128 Ko l'ont porté à 1 500 ; le lecteur Sony, adopté à l'été 1983, à 1 995. Puis, un soir d'octobre 1983, Jobs entre chez les développeurs, furieux : Sculley exige 2 495 dollars et veut la différence pour le budget marketing. « Je ne vais pas le laisser s'en tirer », promet-il. Une semaine plus tard, c'est lui qui cède. Le Mac sort à 2 495 dollars, environ 8 000 d'aujourd'hui, avec une mémoire que son concepteur savait trop petite.

Raison en avril, tort en novembre

Jobs avait fixé la barre à 50 000 machines en cent jours. Apple en vend, selon Hertzfeld, plus de 72 000 avant fin avril, puis plus de 60 000 en juin 1984. En juin, il passe le bras autour des épaules de Hertzfeld : « On a réussi. Le Macintosh a percé. » Le 10 septembre, le Macintosh 512K, surnommé Fat Mac, corrige la mémoire pour 3 195 dollars. À Thanksgiving, les ventes ont nettement ralenti. Le marketing prévoyait plus de 75 000 Mac par mois pour les fêtes : il ne s'en vend pas 20 000. En décembre 1984, l'Apple II fait encore 70 % du chiffre d'affaires d'Apple. Hertzfeld donnera deux causes : les logiciels qui manquent, et le prix.

Le 10 avril 1985, Sculley menace de démissionner si le conseil ne retire pas à Jobs la division Macintosh. En mai, la réorganisation le laisse sans équipe et sans produit. Mi-septembre, il remet sa lettre de démission à Mike Markkula et en envoie des copies à la presse. Il a trente ans. La machine qui lui a donné raison sur l'interface vient de lui donner tort sur le prix, et c'est l'idée de Raskin, l'appareil bon marché, qu'il avait écartée en premier.

Avoir raison sur l'objet et tort sur le prix, c'est avoir raison pour quelqu'un d'autre.
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Treize ans, puis quarante-deux

Apple rachète NeXT, la société fondée par Jobs en partant, pour 400 millions de dollars, opération conclue le 7 février 1997 ; il est nommé directeur général par intérim le 16 septembre 1997. L'iMac de 1998 se vend à 800 000 exemplaires avant la fin de l'année. Au premier trimestre 2026, IDC compte 6,2 millions de Mac livrés, 9,5 % des ordinateurs personnels vendus dans le monde, derrière Lenovo, HP et Dell. Pas la domination promise au Flint Center, mais quarante-deux ans de ventes pour une machine qu'on disait trop chère. Et la barre de menus, la corbeille, le double-clic, tout ce qui est sorti du sac ce jour-là est sur l'ordinateur devant vous, quelle que soit sa marque.

Bill Atkinson est mort le 5 juin 2025, à soixante-quatorze ans. Sa signature est toujours dans le boîtier, avec celles de Burrell Smith, d'Andy Hertzfeld et de Steve Jobs, en haut au centre. Dans un musée de Savone, en Italie, un Macintosh beige affiche encore son Finder avec des menus en italien. Pour lire les noms, il faut toujours ouvrir la boîte avec un outil spécial. La plupart des gens ne l'ont jamais fait. Ils ont juste utilisé la machine, et c'était exactement le but.