Las Vegas, novembre 1985, salon Comdex. Sur une scène louée par Microsoft, Stewart Alsop, ancien rédacteur en chef d'InfoWorld, remet à Bill Gates un trophée : le « Golden Vaporware », la récompense du logiciel de fumée, celui qu'on annonce et qui n'arrive jamais. Gates le prend en riant. Steve Ballmer le rejoint, et les deux hommes entonnent « The Impossible Dream », le rêve impossible, pendant que, selon les récits de la soirée, un caddie de supermarché roule sur scène avec les cinq cents premières boîtes du produit au milieu d'une glace carbonique qui fume à peine. Le produit s'appelle Windows. Microsoft l'avait annoncé deux ans plus tôt.

Le mot « vaporware » n'était pas choisi au hasard. Il a été employé pour la première fois en 1982 par un ingénieur de Microsoft, devant Ann Winblad, une éditrice de logiciels de comptabilité, pour décrire un autre produit de Microsoft, le système Xenix. Esther Dyson l'a popularisé en novembre 1983 dans sa lettre d'information : « de bonnes idées incomplètement mises en œuvre ». Windows venait d'être annoncé le même mois.

Une promesse datée du 10 novembre 1983

Le projet s'appelait Interface Manager. Rowland Hanson, responsable du marketing, convainc Gates de le rebaptiser Windows : si tout le monde allait vendre des fenêtres, autant que le nom de Microsoft devienne le nom commun. Le 10 novembre 1983, à New York, Microsoft annonce le produit pour avril 1984, sur des machines à 192 Ko de mémoire. Moins de trois semaines plus tard, une version de démonstration tourne au Comdex de Las Vegas. Byte, qui a vu le logiciel en avant-première, salue en décembre 1983 « une ouverture, une reconfigurabilité et une portabilité remarquables, ainsi que des exigences et un prix modestes ».

Gates y croit. En avril 1984, il dit à InfoWorld :

Nos stratégies et nos énergies, en tant qu'entreprise, sont totalement engagées dans Windows, de la même façon que nous sommes engagés dans des noyaux de systèmes d'exploitation comme MS-DOS et Xenix.

Avril 1984 passe. Puis mai. Le responsable technique du projet, Scott McGregor, recruté en août 1983 au Xerox PARC, quitte l'équipe en janvier 1985. Ballmer reprend le développement en main et confie le produit à Tandy Trower, avec six mois pour le finir. Trower racontera plus tard que des collègues lui avaient conseillé de refuser : en interne, Windows passait pour le projet qui enterre les carrières.

99 dollars, deux lecteurs, 256 Ko

Le 20 novembre 1985, pendant que la une du New York Times est occupée par le sommet Reagan-Gorbatchev de Genève, Microsoft annonce la livraison de Windows aux revendeurs. Prix : 99 dollars, soit environ 300 dollars d'aujourd'hui. Configuration minimale : 256 Ko de mémoire, deux lecteurs de disquettes double face, une carte graphique, MS-DOS 2.0. La fiche recommande un disque dur et 512 Ko pour faire tourner plusieurs programmes. Le minimum annoncé en 1983 était de 192 Ko. Le logiciel a grossi en attendant.

Ce que l'on reçoit n'est pas un système d'exploitation. C'est un programme que l'on lance depuis DOS, et qui dessine par-dessus. Au centre, le MS-DOS Executive, une liste de fichiers que l'on ouvre à la souris. Autour, une collection de petits outils : une calculatrice, un calendrier, un fichier de cartes, une horloge, le Bloc-notes, Paint en noir et blanc, le traitement de texte Write, un terminal, un panneau de configuration, et un jeu, Reversi. Le presse-papiers permet de copier d'un programme à l'autre. C'est presque la liste complète. Et Windows n'est pas seul sur ce créneau : Visi On de VisiCorp, TopView d'IBM et GEM de Digital Research promettent la même chose aux possesseurs de PC.

Des fenêtres qui ne se chevauchent jamais

La particularité qui frappe tout de suite : les fenêtres de Windows 1.0 ne se superposent pas. L'écran est découpé comme un carrelage. Quand on ouvre un second programme, le premier se rétrécit pour lui faire de la place. On peut déplacer un joint, agrandir un carreau, jamais en poser un sur un autre. Les programmes réduits se rangent en icônes sur une bande en bas de l'écran, l'ancêtre de la barre des tâches. Seules les boîtes de dialogue ont le droit de flotter.

Le Macintosh, sorti en janvier 1984, et le Lisa avant lui, empilent leurs fenêtres comme des feuilles sur un bureau. Microsoft avait d'ailleurs montré les deux modes en 1983. Le choix de la mosaïque est d'abord celui de McGregor, qui défendait une meilleure gestion de l'écran quand plusieurs programmes tournent ; Ballmer, en 1983, parlait de « la métaphore du bureau bien rangé ». Mais il y a aussi un avocat dans la pièce. Apple considère que les fenêtres qui se recouvrent lui appartiennent, et deux des logiciels phares de Microsoft sont alors Word et Excel pour Macintosh.

Le 22 novembre 1985, deux jours après la sortie de Windows, John Sculley et Bill Gates signent un accord. Apple concède à Microsoft une licence « non exclusive, mondiale, libre de redevances, perpétuelle » sur les « affichages visuels » de Windows 1.0, dérivés du Lisa et du Macintosh, pour ses logiciels présents et futurs. En échange, Microsoft s'engage à améliorer Word pour Macintosh et à retarder Excel pour Windows. Windows 2.0, le 9 décembre 1987, aura des fenêtres qui se recouvrent. Apple attaquera en justice le 17 mars 1988 et perdra sur presque tout, les juges estimant que 179 des 189 éléments contestés étaient couverts par l'accord de 1985, jusqu'au refus de la Cour suprême en 1995.

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De la mélasse dans l'Arctique

La presse de l'hiver 1985-1986 ne se moque pas. Elle bâille, ce qui est pire. InfoWorld titre « Windows demande trop de puissance » et note le logiciel 4,5 sur 10. Le New York Times attend février 1986 pour publier son verdict, sous la plume d'Erik Sandberg-Diment :

Faire tourner Windows sur un PC avec 512 Ko de mémoire revient à verser de la mélasse dans l'Arctique.

Le reproche est technique, et il est juste. Sur une machine à deux disquettes, le démarrage réclame plusieurs échanges de disquettes. Les démonstrateurs de Microsoft, selon heise, ne montraient le produit que sur des machines équipées d'une extension mémoire et d'un disque dur. Et une fois Windows lancé, il n'y a presque rien à y faire tourner : les logiciels écrits pour lui se comptent sur les doigts d'une main, Write en tête, PageMaker d'Aldus n'arrivant que fin 1986.

Les chiffres suivent les critiques. Selon Computerworld, Windows 1.0 s'est vendu à environ 500 000 exemplaires entre sa sortie et avril 1987. Pour l'éditeur de MS-DOS, c'est une rumeur, pas un marché.

Le vrai départ attend 1990

Windows 2.0 fait un peu mieux, sans convaincre : moins de deux millions d'exemplaires en janvier 1990, toutes versions confondues. Puis le 22 mai 1990, au City Center Theater de New York, devant 6 000 invités et pour 3 millions de dollars de festivités, Microsoft lance Windows 3.0. Deux millions de copies en six mois, dix millions à la sortie de Windows 3.1 en 1992. Le pari de 1983 a mis sept ans à payer. En septembre 2026, selon StatCounter, Windows équipe un peu plus de 76 % des ordinateurs de bureau dans le monde.

Le futur, à sa première apparition, ressemble presque toujours à un brouillon.

Microsoft, elle, a traité son brouillon avec un sérieux que rien n'exigeait : le support de Windows 1.0 n'a été arrêté que le 31 décembre 2001, après seize ans, l'une des plus longues durées de vie de toutes les versions de Windows. Le caddie de Las Vegas contenait cinq cents boîtes. Il en est sorti un système qui, plus de quarante ans plus tard, allume encore trois ordinateurs de bureau sur quatre.