Providence, Rhode Island, printemps 1988. Froma Joselow, journaliste financière au Providence Journal-Bulletin, glisse dans l'ordinateur de la rédaction une disquette de 5,25 pouces qui contient six mois de notes et d'entretiens. Le ronronnement habituel du lecteur est coupé par un bip aigu. À chaque tentative d'ouvrir un fichier, l'écran répond la même chose : DISK ERROR. Six mois de travail, 360 kilooctets, un carré de plastique noir devenu muet.

L'ingénieur système du journal, Peter Scheidler, ouvre la disquette avec un éditeur de secteurs. Au milieu d'une bouillie de caractères, il tombe sur du texte lisible : le nom d'une boutique d'informatique, une adresse à Lahore, au Pakistan, trois numéros de téléphone, et une phrase qui commence par « Welcome to the Dungeon » et finit par « Contact us for vaccination ». Ce n'est pas une panne. Quelqu'un a signé.

Une boutique à Lahore, deux frères

La boutique s'appelle Brain Computer Services, au 730 Nizam Block, Allama Iqbal Town, Lahore. Elle est tenue par deux frères, Basit et Amjad Farooq Alvi, dix-sept et vingt-quatre ans en 1986 selon la plupart des récits, programmeurs autodidactes. Ils vendent des machines, des copies de logiciels américains à prix cassé, et un logiciel médical écrit maison.

Le motif a plusieurs versions, et elles ne se recouvrent pas tout à fait. En 1988, au magazine Time, les frères expliquent avoir glissé le programme dans les disquettes vendues aux touristes attirés par leurs prix, pour « punir » ceux qui achètent et revendent des copies pirates. La version la plus répétée depuis dit qu'ils voulaient protéger leur logiciel médical de la copie illégale. Vingt-trois ans plus tard, devant la caméra de Mikko Hyppönen, de F-Secure, puis dans les entretiens qui suivent, Amjad raconte autre chose : deux jeunes gens qui démontent le DOS en assembleur pour voir ce qu'il laisse passer, et qui déposent une disquette marquée dans un hôpital pour savoir si leur programme en ressortira copié.

Pendant plus d'un an, nous avons expérimenté, simplement pour apprendre. Il n'était pas prévu que nous fabriquions un virus.

512 octets qui décident de tout

Pour comprendre Brain, il faut regarder comment un PC de 1986 s'allume. Le BIOS lit le tout premier secteur de la disquette, 512 octets, le secteur de démarrage, et exécute ce qu'il y trouve sans poser de question. C'est le portier de la machine : tout passe par lui, et il ne vérifie rien. Brain s'installe exactement là. Il recopie le secteur d'origine dans trois grappes de la disquette qu'il marque « défectueuses » dans la table d'allocation, pour que DOS n'y touche plus, y range le reste de son code, et prend la place du portier.

Ensuite, il s'accroche à l'interruption 13H, le guichet par lequel tout programme demande au BIOS de lire ou d'écrire un disque. Chaque disquette de 360 Ko glissée dans le lecteur A ou B est examinée : si elle ne porte pas la signature de Brain, le mot 1234H à l'octet 4, elle est infectée à son tour. Et si un curieux demande à lire le secteur de démarrage d'une disquette contaminée, Brain lui tend l'original, soigneusement conservé. C'est le premier virus furtif. Il ne touche jamais un disque dur, par construction. Il grignote quelques kilooctets de mémoire, ralentit le lecteur, et renomme chaque disquette infectée « (c) Brain ». L'étiquette annonce elle-même qui est passé.

L'analyse publiée dans Computers and Security par l'équipe de Harold Joseph Highland est sèche : « La qualité du code se situe entre passable et médiocre. » Le vaccin, d'ailleurs, existait avant tout antivirus : écrire la signature 1234H au bon endroit du secteur, et Brain croyait la disquette déjà prise.

Vingt et un mois jusqu'au Delaware

Brain ne connaît pas le réseau. Il voyage dans les poches, les cartables, les valises des étudiants qui rentrent de vacances. Il lui faut vingt et un mois pour traverser la planète : le 22 octobre 1987, le centre informatique de l'université du Delaware reçoit le signalement d'une disquette au label « (c) Brain », repérée ailleurs sur le campus un ou deux jours plus tôt. Pour Highland, c'est le premier virus à frapper aux États-Unis hors d'un laboratoire d'essai. La porte-parole de l'université, Ann Webster, signale des fichiers détruits sur plusieurs disquettes : le virus n'était pas conçu pour nuire, mais il réinfectait parfois une disquette déjà prise et écrasait deux grappes de fichiers au passage.

Puis les appels commencent. Une journaliste étudiante d'un magazine universitaire américain trouve les numéros dans le secteur de démarrage et compose Lahore en pleine nuit. Amjad, à moitié endormi, s'excuse de son anglais. D'autres suivent, depuis les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Australie, qui exigent qu'on désinfecte leurs machines. Les lignes de la boutique saturent. En septembre 1988, Time consacre une longue enquête aux virus, qui s'ouvre sur la disquette de Froma Joselow et remonte jusqu'à deux « programmeurs autodidactes, isolés du reste de la communauté informatique ».

Un virus qui laisse son numéro de téléphone n'attaque pas. Il signe.
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Le mot existait depuis 1983

Le mot « virus » a, lui, deux ans de plus que Brain. Le 10 novembre 1983, à l'université de Californie du Sud, un étudiant nommé Frederick Cohen présente à un séminaire hebdomadaire de sécurité informatique un programme écrit en huit heures sur un VAX 11/750 sous Unix. Il se recopie dans d'autres programmes. En cinq essais, il obtient tous les droits du système en moins d'une heure, la plus rapide des attaques en moins de cinq minutes. Cohen en donne la définition qui sert encore : un programme capable d'« infecter » d'autres programmes en les modifiant pour y inclure une copie, éventuellement évoluée, de lui-même. Le nom, écrit-il, vient de son professeur Len Adleman, le A de RSA, qui lisait alors beaucoup de biologie moléculaire.

Brain n'est pas non plus le premier virus en liberté. Vers 1982, Rich Skrenta, quinze ans, avait écrit Elk Cloner pour l'Apple II, par blague, et l'avait fait circuler entre amis et dans les clubs informatiques. Brain est le premier pour l'IBM PC et ses compatibles.

Les vaccins, puis l'industrie

La contre-attaque s'organise en quelques mois. John McAfee, salarié de Lockheed, lit un article sur Brain, selon ses nécrologies, et fonde McAfee Associates en 1987 pour vendre VirusScan. Highland décortique le code octet par octet et publie la carte d'une disquette infectée. Un mois après le Delaware, l'université Lehigh découvre son propre virus : en décembre, l'université hébraïque de Jérusalem trouve le sien. Highland parle d'un « trio ».

Aujourd'hui, l'institut AV-TEST enregistre plus de 450 000 nouveaux programmes malveillants et applications indésirables par jour, chiffre affiché sur sa page de statistiques et relevé le 4 octobre 2026. Brain avait mis vingt et un mois pour aller de Lahore au Delaware. F-Secure, dans sa fiche technique, lui accorde le mot qu'on réserve aux maladies vaincues : éteint.

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730 Nizam Block, vingt-cinq ans après

En 2011, pour le vingt-cinquième anniversaire, Mikko Hyppönen prend l'avion pour Lahore avec une caméra et l'adresse lue dans le secteur de démarrage. Il frappe à la porte du 730 Nizam Block. Ce sont Basit et Amjad qui ouvrent. Ils n'ont pas quitté l'adresse : la boutique est devenue Brain NET, un fournisseur d'accès à Internet, et ils n'ont, semble-t-il, jamais été poursuivis. Le documentaire de dix minutes, Brain: Searching for the first PC virus in Pakistan, est la première interview filmée des deux auteurs.

Un geste de protection logicielle sur PC, une signature glissée dans le secteur de démarrage pour suivre les copies, est devenu le premier virus PC, et l'article qui le décrivait a lancé l'une des premières sociétés d'antivirus. Les deux métiers sont nés du même code.

Le code qui protège et le code qui infecte s'écrivent avec les mêmes instructions.

Sur la disquette de Froma Joselow, dans le secteur de démarrage, il y avait l'adresse et le téléphone des deux seules personnes au monde capables d'expliquer le bip. Il suffisait d'appeler Lahore. Beaucoup l'ont fait, en pleine nuit.