Mars 1989, au CERN, près de Genève. Au deuxième étage du bâtiment 31, un Anglais de trente-trois ans, Tim Berners-Lee, remet à son chef de groupe, Mike Sendall, un document intitulé Information Management: A Proposal. Sur la page de titre, un schéma de bulles reliées par des flèches. Le système qu'il décrit n'a pas encore de nom, à peine un mot de travail, « Mesh », le maillage. Berners-Lee est physicien de formation, diplômé d'Oxford en 1976, et il écrit du logiciel pour le laboratoire. Sendall lit, puis note en haut de la première page trois mots suivis de points de suspension : « Vague but exciting… ». Vague, mais prometteur.
Sendall donne son accord, mais rien ne démarre. En mai 1990, Berners-Lee remet le même texte en circulation, à peine retouché. Le document ne porte pas de date : il dit « March 1989 », et le CERN a fini par fixer l'anniversaire au 12 mars.
Plusieurs milliers de personnes, deux ans chacune
La première partie du mémo commence par un compliment : « Le CERN est une organisation merveilleuse. Elle réunit plusieurs milliers de personnes, beaucoup très créatives, toutes tournées vers des buts communs. » Puis vient le problème. Autour de 1980, environ dix mille personnes travaillent au CERN, et la plupart ne font que passer : un physicien arrive pour une expérience, repart quand elle finit, et emporte avec lui ce qu'il savait du détecteur, du programme, du câblage. Les machines, elles, restent, mais elles ne se parlent pas. Des ordinateurs de plusieurs constructeurs, des systèmes d'exploitation différents, des formats de documents différents. Pour lire un fichier, il faut d'abord savoir sur quelle machine il vit et quel programme l'ouvre.
Quand deux ans est une durée de séjour typique, l'information se perd en permanence.
La phrase est dans le mémo. Elle décrit un laboratoire, mais elle vaut pour n'importe quelle entreprise où les gens partent avec leur disque dur dans la tête.
Ni arbre, ni mots-clés
Berners-Lee écarte les deux remèdes classiques. Le premier, c'est l'arbre : un classement hiérarchique, des dossiers dans des dossiers. Commode, mais « cela ne permet pas au système de modéliser le monde réel », où une même chose appartient à plusieurs branches à la fois. Le second, ce sont les mots-clés, et là le verdict tient en une ligne : « deux personnes ne choisissent jamais les mêmes mots-clés ». Reste une troisième voie, l'hypertexte, qu'il définit comme « de l'information lisible par un humain, reliée de façon non contrainte ». Un document contient, dans son texte même, l'adresse d'autres documents. On pointe, on suit, on arrive. Comme une note de bas de page qui ouvrirait d'elle-même le livre qu'elle cite.
L'idée n'est pas neuve. Ted Nelson forge le mot « hypertexte » en 1963 et le publie en 1965. Douglas Engelbart en montre une version qui marche, en direct, devant une salle à San Francisco en décembre 1968. Le mémo de 1989 attribue le mot à Nelson « dans les années 1950 ». Il se trompe d'une décennie, dans un document sur la gestion de l'information.
Un programme perdu sur une disquette
Berners-Lee a déjà essayé. En 1980, consultant au CERN pour six mois, de juin à décembre, il écrit en Pascal, sur un Norsk Data NORD-10, un programme qu'il appelle ENQUIRE, d'après le titre d'un vieux manuel de conseils domestiques, Enquire Within Upon Everything. Des fiches, des liens entre les fiches, rien d'autre. Le programme sert à une personne, lui, et ne sait pas pointer vers une base extérieure. Il n'est jamais diffusé. Quand Berners-Lee part, la disquette passe à un collègue, Brian Carpenter, et sera sans doute réutilisée pour autre chose : le code source est perdu. Il en reste un manuel d'utilisation.
Revenu au CERN en 1984, il tire de cet échec la ligne directrice du mémo. Pas un logiciel de plus, mais un système que n'importe quelle machine peut rejoindre.
Nous devrions travailler à un système d'information universel et relié, dans lequel la généralité et la portabilité comptent plus que les techniques graphiques sophistiquées et les fonctions annexes complexes.
Le budget demandé pour la première étape : deux personnes pendant six à douze mois.
Trois briques avant Noël
Le mémo de 1989 ne contient ni protocole, ni format de page, ni syntaxe d'adresse, ni nom arrêté. Berners-Lee envisagera « The Information Mine », dont les initiales donnent TIM, avant de choisir « World Wide Web » en 1990, en écrivant le code. Car le code finit par venir. Sendall autorise l'achat de machines NeXT, livrées au CERN en septembre 1990.
Le 12 novembre 1990, Berners-Lee et Robert Cailliau, ingénieur belge devenu l'avocat numéro un du projet, déposent une proposition en bonne et due forme, WorldWideWeb: Proposal for a HyperText Project, qui demande quatre ingénieurs logiciels et un programmeur. Avant Noël 1990, les trois briques existent : l'URL, qui donne à chaque document une adresse unique, comme une cote de bibliothèque valable dans toutes les bibliothèques du monde ; HTTP, la question courte qu'un programme pose à un autre pour obtenir ce document ; HTML, le format de la page, qui porte les liens dans son texte. Le premier navigateur, qui est aussi un éditeur, et le premier serveur tournent sur le NeXT de Berners-Lee, à l'adresse info.cern.ch. La suite appartient à 1990.
Sendall avait raison sur les deux mots
Vague, le mémo l'était. Pas de nom, pas de protocole, une date fausse, un budget de deux personnes. Prometteur, il l'était aussi, et Sendall l'a vu. Là où il se trompait, c'est sur le « mais » : le vague n'était pas un défaut à corriger, c'était la méthode. Un plan précis aurait décrit un produit du CERN, pour les machines du CERN, avec les formats du CERN. Le mémo refusait de choisir, et c'est ce refus qui a laissé la place à tout le reste.
Le mémo décrivait une direction, et une direction se partage mieux qu'un produit.
Du CERN au W3C
Fin 1994, le web compte 10 000 serveurs et dix millions d'utilisateurs ; la note de 1990 raconte sa croissance, du domaine public de 1993 au milliard et demi de sites recensés en 2026. Le 1er octobre 1994, Berners-Lee fonde le World Wide Web Consortium au MIT et quitte le CERN la même année.
L'auteur du mémo est fait Knight Commander de l'Ordre de l'Empire britannique le 16 juillet 2004, à Buckingham Palace, pour « services rendus au développement mondial de l'Internet ». Le 4 avril 2017, l'ACM lui attribue le prix Turing 2016 « pour avoir inventé le World Wide Web, le premier navigateur web, et les protocoles et algorithmes fondamentaux qui permettent au web de passer à l'échelle ». Depuis 2018, avec la société Inrupt, il pousse Solid, un projet qui range les données personnelles dans des « pods » contrôlés par leur propriétaire, parce qu'il reproche au web actuel de concentrer ces données chez quelques plateformes, scandale Cambridge Analytica à l'appui.
Le mémo de mars 1989 se lit aujourd'hui sur le site du W3C, à une adresse qui commence par http, dans une page écrite en HTML, envoyée par un serveur qui répond à la même question courte qu'en 1990. Le document vague est devenu sa propre démonstration.