Dans un bureau du CERN, à Meyrin, près de Genève, un cube de magnésium noir de trente centimètres de côté ronronne sur une table. C'est un NeXT, l'ordinateur de la société que Steve Jobs a fondée après son départ d'Apple. Sur le boîtier, une étiquette écrite à la main, en rouge, dit : « This machine is a server. DO NOT POWER IT DOWN!! ». La machine est un serveur. Ne pas l'éteindre. Deux points d'exclamation. Nous sommes en décembre 1990, et ce cube contient, à lui seul, la totalité du World Wide Web.

L'homme qui travaille sur ce cube s'appelle Tim Berners-Lee. Il a trente-cinq ans, et son chef, Mike Sendall, a approuvé en septembre l'achat de ce NeXT pour donner suite à un mémo que ce même Sendall avait annoté « vague, mais prometteur ». Entre octobre et Noël, Berners-Lee a écrit sur cette machine un serveur, un navigateur et la première page.

Un site qui parle de lui-même

Cette page a une adresse : http://info.cern.ch/hypertext/WWW/TheProject.html. Le serveur s'appelle en réalité nxoc01.cern.ch ; info.cern.ch est l'alias qui restera. La date le plus souvent retenue pour la mise en ligne est le 20 décembre 1990, même si le CERN, prudent, se contente d'écrire qu'à Noël 1990, le serveur et le navigateur tournaient.

Le contenu s'ouvre sur une phrase, visible sur la capture ci-dessus : « The WorldWideWeb (W3) is a wide-area hypermedia information retrieval initiative aiming to give universal access to a large universe of documents. » Suivent une dizaine de liens, de l'aide à « comment puis-je aider ? » et à la façon de récupérer le code. Le premier site web explique comment installer un serveur web, où trouver les autres serveurs et ce qu'est l'hypertexte. Un manuel qui se lit dans la machine qu'il décrit. Le bleu des liens n'existe pas encore : l'écran du NeXT n'affiche que des niveaux de gris.

Le mécanisme est d'une sobriété de physicien. Un document est un fichier texte avec des balises, le HTML. Certains mots sont des liens : derrière chacun, une adresse, l'URL, qui dit sur quelle machine se trouve le document suivant. Quand on clique, le navigateur envoie à cette machine une requête courte, dans un protocole tout aussi court, HTTP, et reçoit le fichier en retour. Trois inventions modestes qui, ensemble, permettent qu'un texte à Genève pointe vers un texte à Stanford sans que les deux auteurs se soient jamais parlé.

Le navigateur qui savait écrire

Le logiciel que Berners-Lee a écrit sur le NeXT s'appelle WorldWideWeb, en un seul mot, et il renferme une idée que le web mettra des années à retrouver : c'est à la fois un navigateur et un éditeur. Lire et écrire dans la même fenêtre. En 1994, il sera rebaptisé Nexus pour qu'on cesse de le confondre avec le réseau qu'il avait servi à lancer.

Mais WorldWideWeb ne tourne que sur NeXTSTEP, et il y a très peu de NeXT dans le monde. Le premier modèle se vendait 6 500 dollars à son lancement en 1988. Les physiciens du CERN travaillent sur des VAX, des IBM, des stations Unix. Berners-Lee a besoin d'un navigateur qui marche partout, même sur un terminal texte sans souris.

Il confie ce travail à Nicola Pellow, une étudiante en mathématiques en stage au CERN. Elle commence en novembre 1990, et son Line Mode Browser est démontré avant Noël. Pas de fenêtres, pas de clics : la page s'affiche en texte brut, chaque lien porte un numéro entre crochets, que l'on tape pour le suivre. Premier navigateur à tourner sur plusieurs systèmes, il sort sur les machines centrales du CERN en mai 1991. C'est lui, et non le superbe éditeur du NeXT, qui va porter le web hors de Genève.

The WWW project merges the techniques of information retrieval and hypertext to make an easy but powerful global information system.

La phrase est de Berners-Lee, postée le 6 août 1991 sur le groupe de discussion alt.hypertext. Le message offre le code. C'est la date que l'on retient pour l'ouverture du web au monde : le site existait depuis sept mois et demi, mais à l'intérieur du réseau du CERN. Le 12 novembre 1990, Berners-Lee et Robert Cailliau, un ingénieur belge du CERN, avaient soumis une proposition formelle qui prévoyait des navigateurs pour terminal, Macintosh et NeXT en trois mois. Le calendrier était optimiste. L'idée, elle, ne l'était pas assez.

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Une audience de presque zéro

Fin 1990, les lecteurs possibles se comptent sur les doigts : ceux qui ont accès au réseau du CERN et à un NeXT, ou au prototype en ligne de commande de Pellow.

Le premier serveur hors d'Europe arrive le 12 décembre 1991, au Stanford Linear Accelerator Center. Paul Kunz, un physicien de SLAC, a vu la démonstration à Genève à l'automne ; de retour, il explique à la bibliothécaire Louise Addis que ce World Wide Web est exactement ce qu'il faut à sa base de données de prépublications, SPIRES. Le premier usage sérieux du web hors du CERN, c'est un catalogue de bibliothèque de physique.

Quelques jours plus tard, Berners-Lee et Cailliau sont à la conférence Hypertext '91, à San Antonio. Leur article a été refusé ; ils n'ont droit qu'à une démonstration, devant des spécialistes de l'hypertexte que leur système n'impressionne pas. En route, Berners-Lee s'est arrêté chez Paul Jones, à l'université de Caroline du Nord, et a laissé sur son NeXT une page de démonstration. Retrouvée en 2013, c'est la plus vieille page web connue ; sa première ligne garde une faute de frappe, faite en montrant qu'on pouvait éditer le texte : « Welcome to this demonfdgfgstration for Hypertext '91 ».

En janvier 1993, on compte une cinquantaine de serveurs web dans le monde. En juin, 130 sites, d'après le recensement de Matthew Gray au MIT ; en décembre 1993, 623. Le 30 avril de cette année-là, le CERN a signé un document qui place le logiciel du web dans le domaine public, sans redevance. La photo des Horribles Cernettes, un groupe de chanteuses du CERN, prise le 18 juillet 1992 par Silvano de Gennaro et mise en ligne la même année, passe pour la première photographie publiée sur le web.

Retrouver la première page

La version de 1990 de la première page du web, le site qui expliquait comment tout relier, n'a jamais été retrouvée. Quand le CERN lance en avril 2013 un projet de restauration, pour les vingt ans de la mise dans le domaine public, la plus ancienne copie disponible date de 1992. C'est elle que l'équipe de Dan Noyes remet en ligne à l'adresse d'origine, qui répond encore aujourd'hui. Le projet a aussi produit un simulateur du navigateur en ligne de commande de Nicola Pellow, que l'on peut toujours essayer sur info.cern.ch.

Le cube noir, lui, a survécu. Il a longtemps été exposé au CERN, dans le musée Microcosm, avec son étiquette, une copie du mémo de 1989 posée devant le clavier, et, à côté, un exemplaire d'Enquire Within upon Everything, le manuel victorien qui avait donné son nom à ENQUIRE, le premier programme d'hypertexte de Berners-Lee, dix ans plus tôt.

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Un cube, puis un milliard et demi

Dans son relevé de juillet 2026, Netcraft compte 1 494 915 628 sites web, répartis sur 305 millions de noms de domaine. Le mécanisme n'a pas bougé : une adresse, une requête HTTP, un fichier HTML en retour. Chaque page du web, celle-ci comprise, est servie sur le même principe que la page du NeXT, par un ordinateur quelque part qu'il ne faut pas éteindre.

Le premier site web n'avait rien à montrer, sauf la façon d'en faire un autre.

Berners-Lee n'a pas publié un contenu, il a publié une méthode, et il l'a mise là où on ne pouvait pas la rater : à la première adresse du réseau. Le site documentait le web parce qu'il n'y avait rien d'autre à documenter. Trente-cinq ans plus tard, l'adresse répond toujours, la page est toujours celle de 1992, et l'étiquette est toujours collée sur le cube, conservé au CERN, éteint, malgré la consigne.