Dimanche 25 août 1991, 20 h 57 en temps universel, bientôt minuit à Helsinki. Un étudiant de vingt et un ans tape un message depuis klaava, une machine de l'université d'Helsinki, et l'envoie sur comp.os.minix, un forum Usenet consacré à un petit système d'exploitation pour étudiants. Sujet : « What would you like to see most in minix? » Première ligne : « Hello everybody out there using minix ». Puis, entre deux parenthèses, les mots qui lui colleront à la peau : il fabrique un système d'exploitation gratuit, « just a hobby, won't be big and professional like gnu ». Il signe Linus. Il s'excuse presque.

Je fais un système d'exploitation (gratuit) (juste un hobby, rien de gros ni de professionnel comme GNU) pour les clones AT 386 (486). Ça mijote depuis avril et ça commence à être prêt.

Le reste est du même tonneau. Il a porté bash 1.08 et gcc 1.40, « et les choses semblent fonctionner ». Son système n'est pas portable, écrit-il avec une faute de frappe (« It is NOT protable »), et ne tournera sans doute jamais sur autre chose que des disques AT, « parce que c'est tout ce que j'ai ». Il demande ce que les gens aimeraient voir dans Minix et prévient qu'il ne promet pas de l'implémenter. Une question posée à des inconnus.

Un 386 payé en mensualités

La machine derrière le message a sept mois. Torvalds l'a reçue le 5 janvier 1991 : un clone de PC à processeur Intel 386 DX à 33 MHz, 4 Mo de mémoire. Environ 18 000 marks finlandais, financés à crédit et payés par mensualités. Il veut y faire tourner Minix, le système pédagogique qu'Andrew Tanenbaum, professeur à Amsterdam, publie depuis 1987 avec son manuel : 12 010 lignes de C imprimées dans le livre, des disquettes vendues à part sous une licence payante. Minix ne se trouve pas en Finlande. Torvalds le commande, attend plus d'un mois sous DOS, et reçoit seize disquettes.

Un émulateur de terminal qui déborde

Il ne cherche pas à écrire un noyau. Il le dira en mai 1992 : « I didn't start off to write a kernel, I just wanted to explore the 386 task-switching primitives. » Le 386 sait faire une chose que ses prédécesseurs faisaient mal : passer d'une tâche à l'autre en protégeant la mémoire de chacune. Torvalds écrit en assembleur un programme qui fait exactement cela : deux tâches qui se partagent le processeur. Puis il leur donne un travail. L'une lit le clavier et envoie vers le modem, l'autre lit le modem et écrit à l'écran. Il obtient un émulateur de terminal VT100, de quoi se connecter de chez lui à l'ordinateur de l'université pour lire les forums.

Sauf qu'un terminal, ça télécharge, et un fichier téléchargé doit se poser quelque part. Il écrit donc un pilote de disque. Un pilote de disque a besoin d'un système de fichiers pour savoir où ranger les octets. Il en écrit un, calqué sur celui de Minix « pour des raisons pratiques ». Un noyau, c'est précisément cela : la couche qui partage le processeur, la mémoire et le disque entre des programmes qui s'ignorent, le concierge qui tient les clés et l'horloge. Fin août, la couche existe. Il a construit, par débordements successifs, l'objet qu'il n'avait pas l'intention de construire.

Freax, refusé par l'administrateur du serveur

Le 17 septembre 1991, la version 0.01 est déposée sur ftp.funet.fi, le serveur du réseau universitaire finlandais. Quelque 10 000 lignes de code, 65 kilooctets, et il faut encore Minix pour la compiler. Torvalds veut l'appeler Freax, contraction de « free », « freak » et du x d'Unix. Ari Lemmke, administrateur bénévole du serveur à l'université technologique d'Helsinki, trouve le nom mauvais et crée le répertoire sous un autre, sans demander : Linux. Torvalds laisse faire.

Le 5 octobre, la version 0.02 est annoncée dans un style qui a déjà changé : « Do you pine for the nice days of minix-1.1, when men were men and wrote their own device drivers? » Des inconnus la téléchargent, la cassent, renvoient des correctifs. Lars Wirzenius, un camarade de l'université, écrit une fonction sprintf parce que Torvalds en a besoin : sa première contribution au noyau. La licence d'origine interdit toute redistribution commerciale ; avec la version 0.12, en janvier 1992, Torvalds la remplace par la GPL de Richard Stallman, et le noyau rejoint la famille des outils GNU qu'il faisait tourner depuis le premier jour.

* * *

« Linux est obsolète »

Le 29 janvier 1992, Andrew Tanenbaum poste sur comp.os.minix un message intitulé « LINUX is obsolete ». L'auteur de Minix explique que le nouveau venu est une erreur de conception. Linux est un noyau monolithique : tout le système, pilotes compris, tourne dans un seul bloc privilégié. La recherche, dit-il, a tranché en faveur du micronoyau, où chaque service vit dans sa propre pièce et communique par messages, comme des bureaux fermés qui s'échangent des notes.

LINUX est un système de type monolithique. C'est un pas de géant en arrière, vers les années 1970.

Le lendemain, il insiste : concevoir un système pour une architecture précise, « surtout une aussi bizarre que la gamme Intel », est une faute grossière ; dans cinq ans, tout le monde fera tourner GNU sur une SPARCstation à 200 MIPS. Puis, avec un sourire : « Be thankful you are not my student. You would not get a high grade for such a design :-) »

Torvalds avait répondu dans la nuit. « Well, with a subject like this, I'm afraid I'll have to reply. » Il concède la supériorité théorique du micronoyau et attaque sur le reste : Linux bat Minix « à plates coutures dans presque tous les domaines », et le métier de professeur est « une sacrée bonne excuse pour certaines des lésions cérébrales de Minix ». Puis il s'excuse d'avoir réagi trop fort et écrit au professeur une lettre privée, plus calme.

Lui-même n'y croit pas davantage. En octobre 1992, interrogé par Lars Wirzenius, il répond :

Je doute que Linux soit là pour rester, et peut-être que Hurd est la vague du futur (ou peut-être pas).

Hurd, c'est le noyau promis par le projet GNU. L'ironie met cinq ans à mûrir. Le 31 janvier 1997, Torvalds dépose son mémoire de master à l'université d'Helsinki. Cinquante-deux pages. Titre : Linux: a Portable Operating System.

* * *

Cinq cents sur cinq cents

Le TOP500 classe deux fois par an les cinq cents ordinateurs les plus puissants de la planète. Depuis la liste de novembre 2017, les cinq cents tournent sous Linux, sans exception. Android, le système de Google, est bâti sur un noyau Linux modifié : en septembre 2026, StatCounter lui attribue 69 % des smartphones en usage dans le monde. Côté serveurs, W3Techs relève à la même date que 62 % des sites web dont le système est identifiable tournent sous Linux.

Quelque 10 000 lignes en septembre 1991 ; 176 250 pour la version 1.0 en mars 1994 ; environ 41 millions en août 2026. La version 6.18, fin 2025, a reçu 13 710 modifications signées par 2 134 développeurs, un nombre record. Depuis 2007, la Linux Foundation, financée par plus d'un millier d'entreprises membres, salarie Torvalds pour une seule chose : relire ce qui entre dans le noyau. Le 3 avril 2005, pour tenir ce flot, il avait commencé à écrire un outil de gestion de versions nommé Git. Git a sa propre note, en 2008.

Le message du 25 août 1991 est toujours lisible dans les archives de comp.os.minix. Il tient dans un écran. Il annonce un hobby, s'excuse de ne pas être GNU, promet de ne rien promettre. Sur la photo, prise à Düsseldorf en octobre 2014 devant une salle de LinuxCon, le même homme rit, micro-casque sur l'oreille. Il a quarante-quatre ans, le noyau en a vingt-trois, et il passe toujours ses journées à décider ce qui entre dans le noyau et ce qui n'y entre pas.