Le 3 décembre 1992, à Newbury, un ingénieur de vingt-deux ans est assis devant un terminal, dans une salle de machines du site de Vodafone. Il s'appelle Neil Papworth. Il travaille pour Sema Group, et son équipe écrit depuis un an le logiciel qui doit stocker et redistribuer de courts messages sur le réseau GSM de l'opérateur. Dans un autre bâtiment, Vodafone fête Noël. Un directeur, Richard Jarvis, y a emporté un Orbitel 901 : un combiné relié par un cordon spiralé à une base de 2,1 kilos, premier téléphone homologué pour le GSM en mai de la même année. Les téléphones n'ont pas de clavier pour écrire, alors Papworth tape « Merry Christmas » sur le PC et envoie.
Quinze caractères, espace compris. Le message s'affiche sur l'Orbitel. Jarvis ne peut pas répondre : aucun téléphone du commerce ne sait encore envoyer un SMS. On l'appelle depuis la fête pour le lui dire. « Quelques secondes après l'envoi, j'ai eu des pouces levés, j'ai su que ça avait marché », racontera-t-il vingt-cinq ans plus tard. Puis il est passé à autre chose.
Une machine à écrire à Bonn, 1985
Le message de Newbury a sept ans de retard sur son idée. En 1984, Friedhelm Hillebrand, ingénieur de la poste fédérale allemande, et le Français Bernard Ghillebaert préparent le GSM, le futur téléphone mobile numérique de l'Europe. Ils proposent d'y ajouter un service de messages courts, déposé en février 1985 à la réunion du groupe GSM d'Oslo. Reste une question : court, comment ?
Hillebrand, quarante-cinq ans, préside le comité des services « non vocaux » du GSM. Il règle la question chez lui, à Bonn, seul devant sa machine à écrire. Il tape des phrases au hasard et compte à chaque fois les lettres, les chiffres, la ponctuation et les espaces. Une ligne ou deux. Presque toujours moins de 160 caractères. « C'est parfaitement suffisant », se souvient-il avoir pensé. Un ami lui avait soutenu que c'était impossible pour le grand public.
Sans la moindre étude de marché, Hillebrand avance au comité deux arguments : les cartes postales tiennent en général sous 150 caractères, et les messages du Télex, le réseau télégraphique des entreprises, sans limite technique, font à peu près la même longueur. Quand les gens peuvent écrire long, ils écrivent court. Le nombre 160 est adopté.
Le canal où il ne se passe rien
Le nombre compte moins que le tuyau. Un réseau mobile des années 1980 transporte la voix sur un canal et entretient à côté un canal de signalisation : un filet de données qui dit au téléphone la force du signal et qu'un appel arrive. Hillebrand remarque que ce filet est vide la plupart du temps. On y glissera les messages.
La plupart du temps, il ne se passe rien sur ce lien de contrôle. C'était de la capacité libre sur le système.
La place est comptée : 140 octets par message. Au départ, l'équipe ne prévoit que 128 caractères. En réduisant l'alphabet à 128 signes, chaque caractère tient sur 7 bits au lieu de 8, et les 140 octets en contiennent 160. Une partie des accents et les autres alphabets paieront la différence : en codage 16 bits, un SMS tombe à 70 caractères.
En 1986, le comité décrète que tout réseau et tout téléphone GSM devront le prendre en charge. Ce qu'on imagine alors, selon Hillebrand : un appel de personnes pour les artisans qui travaillent depuis leur voiture. Papworth dira la même chose : un bipeur pour cadres, pour joindre des gens sur la route.
Sept ans pour trouver un clavier
Le premier GSM de série, le Nokia 1011, sort le 10 novembre 1992, trois semaines avant le message de Newbury. Il pèse 475 grammes, affiche deux lignes, et sait recevoir un SMS, pas en envoyer. Il faut attendre janvier 1994 et le Nokia 2010 pour qu'un téléphone permette, selon Matti Makkonen, alors responsable chez Telecom Finland, « d'écrire des messages facilement ». Facilement est un grand mot : chaque touche porte trois ou quatre lettres, et la lettre S demande quatre pressions sur le 7.
En 1995, un abonné GSM envoie en moyenne 0,4 message par mois. Au Royaume-Uni, impossible d'écrire à un client d'un réseau concurrent avant 1999. Puis les prépayés arrivent, les adolescents avec eux, et certains opérateurs oublient d'abord de les faire payer. Fin 2000, la moyenne atteint 35 messages par utilisateur et par mois. En 2002, les Britanniques en envoient 16 milliards, et le langage SMS, comprimé pour tenir dans 160 signes, agace déjà les gardiens de la langue.
En France, le mot est « texto ». SFR en dépose la marque en 2001 et attaque une société marseillaise nommée One Texto. La cour d'appel de Paris annule la marque le 23 septembre 2009 : dès 2001, écrit-elle, « le terme Texto était connu du public pour désigner un petit message écrit, convivial, envoyé par téléphone mobile ». L'administration, elle, préfère « minimessage ». Sans succès.
Deux cent mille par seconde
L'appareil de la photo, le Nokia 3310, est annoncé le 1er septembre 2000 : 133 grammes, un écran de 84 pixels sur 48, et de quoi coller trois SMS bout à bout, 459 caractères. Il s'en vendra 126 millions. Entre 2007 et 2010, le volume mondial triple, de 1 800 à 6 100 milliards de messages par an selon l'Union internationale des télécommunications, soit près de 200 000 par seconde. Pour 2011, Portio Research en compte 7 800 milliards, Informa 5 900 : les cabinets ne s'accordent que sur l'ordre de grandeur.
La place libre rapporte. En 2002, un dirigeant de la société mBlox fait le calcul pour la BBC : le mégaoctet de données 3G est facturé 3 livres, le mégaoctet de SMS, 700. L'UIT estimera qu'en 2010, à 7 cents le message, le SMS rapporte 812 000 dollars par minute. Hillebrand, lui, ne touche rien. Il n'y a pas de droits d'auteur sur un nombre. « Ce serait bien », dit-il.
Les messageries prennent le canal
Le déclin vient de l'intérieur du téléphone. Le 12 octobre 2011, Apple glisse iMessage dans iOS 5 : entre deux iPhone, le message part par Internet et le SMS n'est plus qu'une roue de secours. WhatsApp, né en 2009, fait de même sur tous les smartphones. En 2012, selon Informa, les applications de messagerie expédient 19,1 milliards de messages par jour, le SMS 17,6 milliards. En février 2014, Facebook achète WhatsApp 19 milliards de dollars.
En France, le volume culmine un peu au-dessus de 200 milliards de SMS par an en 2015 et 2016, puis recule chaque année. En 2025, l'ARCEP en compte 64,7 milliards, 27 % de moins qu'en 2024, soit 70 messages par mois et par carte SIM ; 86 % des Français de douze ans et plus envoient des messages par une application. Le SMS a tenu vingt ans au sommet.
Quinze caractères aux enchères
Le 21 décembre 2021, la maison de ventes Aguttes vend pour le compte de Vodafone un jeton numérique présenté comme la réplique du protocole du premier SMS. Adjugé 107 000 euros, 132 680 avec les frais, payables en ether, à un acheteur canadien anonyme du secteur des technologies. Vodafone reverse la somme au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
Neil Papworth vit au Québec. Il envoie quelques messages par jour, « plutôt ternes », dit-il, et quand il veut sourire, il tape deux-points, tiret, parenthèse fermante, comme dans les années 1990. Il n'a jamais trouvé le moment mémorable.
Ça n'avait rien de mémorable. Pour moi, il s'agissait de faire mon travail ce jour-là et de m'assurer que le logiciel que nous développions depuis une bonne année fonctionnait correctement.
Hillebrand avait prévu un appel de personnes pour artisans, Papworth un bipeur pour cadres, et le comité avait compté des cartes postales. Le canal où il ne se passait rien a porté, pendant vingt ans, des milliers de milliards de messages par an. Puis il se vide, et il reste ce qu'il était un jour de décembre 1992 : de la place libre, et quinze caractères qui tiennent dedans.