Au soir du 25 février 1993, à Urbana-Champaign, dans l'Illinois, un étudiant de vingt et un ans envoie un message à une liste de diffusion. Il s'appelle Marc Andreessen. Étudiant en informatique à l'université de l'Illinois, il travaille à temps partiel au National Center for Supercomputing Applications, le NCSA, pour 6,85 dollars de l'heure. La liste s'appelle www-talk : s'y retrouvent ceux qui, dans le monde, écrivent des logiciels pour le World Wide Web, Tim Berners-Lee en tête. Le sujet tient en quatre mots : « proposed new tag: IMG ». Le corps explique qu'une balise IMG, munie d'un argument SRC et d'une adresse, désignera un fichier image que le navigateur ira chercher sur le réseau pour l'insérer « dans le texte, à l'endroit où la balise apparaît ». Et une phrase qui n'a rien d'une question.

C'est une fonctionnalité indispensable pour X Mosaic ; nous l'avons déjà en état de marche, et nous l'utiliserons au moins en interne.

Le texte d'un côté, les images de l'autre

Pour mesurer ce que la phrase propose, il faut voir le web de février 1993. Le navigateur que beaucoup ont vu en premier est celui que Nicola Pellow a écrit au CERN pour les terminaux en mode ligne : du texte, les liens signalés par un numéro entre crochets, et l'on tape le numéro. Les navigateurs graphiques existent, ViolaWWW, Erwise, Midas, avec des polices et des couleurs. Mais chez eux, une image est une destination : on clique sur un lien, et la photo s'ouvre dans une fenêtre séparée. Berners-Lee le dira dans sa FAQ : jusque-là, « les images étaient affichées dans des fenêtres à part ».

Ce qu'Andreessen décrit, c'est l'image collée dans la colonne, à la place qu'on lui a réservée, comme une photo dans un journal plutôt qu'un renvoi « voir planche 4 ». Le navigateur lit le texte, tombe sur la balise, va chercher le fichier, le décode (Xbm et GIF dans la version publiée en mars) et le pose dans le paragraphe, à la suite du mot précédent. L'image peut même être enveloppée dans un lien et devenir « une icône sensible à l'activation, exactement comme une ancre de texte ». Vingt-cinq lignes pour une chose que l'on fait aujourd'hui sans y penser.

Le lendemain, la réponse du CERN

Tony Johnson, du SLAC à Stanford, répond dans la nuit : son navigateur Midas fait presque la même chose avec une balise ICON. Tim Berners-Lee répond le 26 février, depuis Genève. Il ne veut pas d'un objet « totalement nouveau ». Une image incluse, pour lui, est une sorte de lien : qu'on écrive une ancre ordinaire avec un attribut REL, et que ce soit le lecteur, pas l'auteur, qui choisisse si les figures s'affichent dans la page ou dans une fenêtre à part. Dans un autre message, il va plus loin : que la balise s'appelle INCLUDE ou EMBED, et qu'elle insère n'importe quel type de document, pas seulement une image.

Je ne veux pas changer HTML maintenant si je peux l'éviter, tant qu'il n'est pas passé sur la voie des RFC.

Le 12 mars, Andreessen clôt le débat. INCLUDE et EMBED soulèvent des « problèmes épineux » qui n'ont rien à voir avec les images : que se passe-t-il si un document en inclut un autre qui l'inclut en retour ? « Nous allons donc probablement partir sur <IMG SRC="url"> ». Le livre de Dave Raggett résumera l'épisode dans son histoire de HTML : les autres n'étaient pas emballés, « mais Andreessen n'était pas facile à faire dévier ». Le reste du web suivra, parce que le reste du web sera sur Mosaic.

Deux hommes dans un centre de calcul

L'autre moitié du « nous », c'est Eric Bina. Deux diplômes de l'université de l'Illinois, programmeur salarié du NCSA depuis 1991. Andreessen et Bina commencent leur navigateur en décembre 1992. Le 23 janvier 1993, Andreessen annonce sur www-talk une version 0.5 « alpha/bêta » de X Mosaic. Le 12 avril, la version 0.13 change la couleur des liens : « bleu et soulignement simple pour les non visités, violet foncé et soulignement en pointillé pour les visités ». Le bleu des liens vient de là. Le 21 avril 1993, à 3 h 55 du matin heure de l'Illinois, Andreessen poste « NCSA Mosaic 1.0 released », les binaires sur ftp.ncsa.uiuc.edu. Parmi les corrections listées : une boucle infinie déclenchée par un espace de trop dans une balise IMG.

Les versions pour Windows et Macintosh suivent avant la fin de l'année. Les navigateurs précédents tournaient surtout sur des stations Unix ; Mosaic tourne sur le PC du bureau et le Mac de la maison. Berners-Lee, dans sa FAQ, note qu'Andreessen a fait suivre le code d'un « support client très rapide, 24 heures sur 24 », et que l'application était « triviale à installer ». Facile à installer, des images dans la page, un bouton Retour : voilà le produit.

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Plusieurs centaines de milliers d'exemplaires en moins d'un an

Le 8 décembre 1993, le New York Times publie dans ses pages économie un article de John Markoff. C'est la première fois que le journal mentionne Mosaic.

Voyez-y une carte des trésors enfouis de l'ère de l'information.

Markoff rapporte que Mosaic, gratuit, « a été acquis par plusieurs centaines de milliers d'utilisateurs du réseau en moins d'un an », que le centre de Champaign reçoit « plus de 600 000 requêtes par semaine », et que ses partisans le tiennent pour la première « killer app » de l'informatique en réseau. Larry Smarr, directeur du NCSA, fournit la formule : « Mosaic est la première fenêtre sur le cyberespace. » Le nom d'Andreessen n'apparaît pas dans l'article ; il y est question d'« un petit groupe de développeurs et d'étudiants ». Dans l'année qui suit la sortie, le NCSA enregistre plus d'un million de téléchargements, au rythme de 50 000 par mois au printemps 1994 selon Joseph Hardin, qui dirige le groupe.

Le nom reste à l'université, les gens partent

Andreessen termine ses études fin 1993 et part pour la Californie. Il y rencontre Jim Clark, et le 4 avril 1994, les deux hommes créent Mosaic Communications Corporation ; Eric Bina les rejoint. L'université de l'Illinois conteste l'usage du nom et, le 14 novembre 1994, la société devient Netscape Communications. Son navigateur, Netscape Navigator, sort en bêta le 13 octobre 1994 ; l'entrée en bourse du 9 août 1995, titre offert à 28 dollars et clôturé à 58,25, est une autre histoire.

L'université, de son côté, vend. En 1994, elle confie la licence commerciale de Mosaic à Spyglass, qui la revend à Microsoft au tournant de 1995, contre des redevances. Internet Explorer 1.0, livré en août 1995 avec le pack Plus! de Windows 95, descend de Spyglass Mosaic ; Eric Sink, qui dirigeait l'équipe chez Spyglass, précisera que sa société avait licencié « la technologie et les marques » du NCSA, « mais jamais utilisé le code ». Le navigateur qui écrasera Netscape porte donc le nom de Mosaic sans en contenir le code, et il est né de la licence vendue par l'université que les auteurs de Mosaic venaient de quitter. Le NCSA publie une dernière version, la 3.0, le 7 janvier 1997, et arrête le développement le même mois.

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Trois lettres qui n'ont pas bougé

Berners-Lee avait raison sur un point : IMG n'était pas générale. FIG en 1995, OBJECT dans HTML 4 : aucune de ces balises plus générales ne l'a remplacée. En novembre 1995, la RFC 1866, qui fixe HTML 2.0 et que Berners-Lee cosigne avec Dan Connolly, définit l'élément IMG à sa section 5.10. Le HTML Living Standard, dans sa révision du 3 octobre 2026, ouvre toujours sa section 4.8.3 ainsi : « Un élément img représente une image. » Presque chaque photo de chaque page ouverte aujourd'hui passe par la balise de ce message du 25 février 1993, syntaxe comprise. Trente-trois ans sans changer d'orthographe.

Andreessen avait écrit qu'ils l'utiliseraient « au moins en interne ». L'interne a un peu débordé.