Le 21 juillet 1999, sur la scène du Macworld Expo de New York, Steve Jobs tient un iBook à bout de bras. L'ordinateur charge une page web. Aucun câble ne le relie à rien, et pour le prouver, Jobs attrape un cerceau au bord de la scène et le passe autour de la machine, comme un prestidigitateur qui montre qu'il n'y a pas de fil. La salle applaudit. La carte qui rend le tour possible coûte 99 dollars, la borne 299, et l'ensemble transmet 11 mégabits par seconde jusqu'à 45 mètres. Apple appelle ça AirPort. Le mot « Wi-Fi » n'existe pas encore pour le public : il entre dans le commerce le mois suivant.

Le tour de magie a deux ans de retard sur l'acte de naissance. Celui-ci tient dans un document de l'IEEE, l'institut américain des ingénieurs électriciens et électroniciens, approuvé le 26 juin 1997 et publié le 18 novembre : IEEE Std 802.11-1997, réseaux locaux sans fil, couche d'accès et couche physique. Deux mégabits par seconde au mieux, sur la bande des 2,4 gigahertz. L'Ethernet de bureau en fait dix, et cent depuis 1995. Hors du métier, le document n'a pas de lecteur. Il n'y a rien à voir.

Une bande de fréquences pour les fours à micro-ondes

Il faut d'abord un morceau de spectre où émettre sans licence. Le 9 mai 1985, la Federal Communications Commission, le régulateur américain des télécoms, adopte une règle qu'un de ses ingénieurs, Michael Marcus, avait proposée dès 1980 : les émetteurs à étalement de spectre peuvent fonctionner librement dans trois bandes réservées aux usages industriels, scientifiques et médicaux, dont celle des 2,4 gigahertz. C'est la fréquence des fours à micro-ondes, retenue après la guerre pour chauffer, pas pour communiquer. Fabricants et opérateurs radio s'y opposent. La règle passe. Le Wi-Fi naîtra dans ce morceau de spectre dont le métier ne voulait pas.

Des caisses enregistreuses à Nieuwegein

L'un des premiers à s'en servir pour de bon fabrique des caisses enregistreuses : NCR, à Nieuwegein, près d'Utrecht, aux Pays-Bas, cherche à la fin des années 1980 à relier des caisses sans tirer de câble. Le produit sort en 1990 sous le nom WaveLAN : 2 mégabits par seconde, à 900 mégahertz d'abord, puis à 2,4 gigahertz. NCR apporte sa conception au comité 802 de l'IEEE, celui d'Ethernet, et un groupe de travail naît en 1990 : le 802.11. Son président est un ingénieur de la maison depuis 1974, né à Surabaya en 1941, Vic Hayes. Il gardera le fauteuil jusqu'en mars 2000, et on finira par l'appeler le « père du Wi-Fi ».

Sept ans de réunions. Le texte de 1997 porte les cicatrices du compromis : trois couches physiques au choix, infrarouge, saut de fréquence ou étalement à séquence directe, à 1 ou 2 mégabits par seconde. Pour partager l'air, chaque appareil écoute avant d'émettre et attend le silence, ce qui sacrifie une bonne part du débit brut. Avec autant d'options, deux produits conformes ne se parlent pas forcément. Sept fabricants au moins sortent du matériel 802.11. Peu de réseaux sont installés.

Deux mégabits, trois façons incompatibles de les transmettre, et une bande partagée avec les fours à micro-ondes : voilà l'acte de naissance.
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Onze mégabits, un nom sans signification

Le déclic vient en 1999 avec l'amendement 802.11b : 11 mégabits par seconde, une seule couche physique et, cette fois, des acheteurs. Six entreprises, 3Com, Aironet, Harris, Lucent, Nokia et Symbol, fondent la Wireless Ethernet Compatibility Alliance, WECA, pour certifier que leurs produits se comprennent. Il leur faut un nom plus vendable que « IEEE 802.11b Direct Sequence ». Elles embauchent l'agence Interbrand, qui propose dix noms. Le choix se porte sur « Wi-Fi », clin d'œil à la hi-fi des chaînes stéréo, avec un logo en yin et yang. L'alliance se rebaptisera Wi-Fi Alliance en 2002.

Puis vient la bourde. Des membres du conseil ont peur d'un nom qui n'explique rien. On ajoute un slogan, The Standard for Wireless Fidelity, la norme de la fidélité sans fil, qui reste sur les documents un an environ. C'est assez pour que le monde entier croie que Wi-Fi abrège « wireless fidelity », qui ne désigne rien. Phil Belanger, membre fondateur de l'alliance, a mis les choses au point en 2005 :

Wi-Fi ne veut rien dire. Ce n'est pas un acronyme. Il n'y a aucune signification. (…) C'était une erreur, qui n'a servi qu'à embrouiller les gens et à diluer la marque.

Apple n'a pas attendu le slogan. Le 20 avril 1998, à Cupertino, Steve Jobs reçoit une équipe de Lucent, héritière de WaveLAN, avec Cees Links, qui essaie de vendre du réseau sans fil au grand public depuis plus de dix ans sans y arriver. Jobs veut la radio dans son prochain portable. Quinze mois plus tard, c'est le cerceau sur la scène de New York, et l'iBook à 1 599 dollars est le premier produit grand public à proposer cette connexion.

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Des trous noirs dans la facture

Il manque un chapitre, australien. Dans les années 1970, à l'observatoire de Dwingeloo, aux Pays-Bas, un jeune ingénieur australien, John O'Sullivan, cherche des explosions de trous noirs ; de ce tri de signaux radio sortira une puce de transformée de Fourier rapide. Au CSIRO, l'organisme public de recherche australien, il mène ensuite une équipe (Terry Percival, Diet Ostry, Graham Daniels, John Deane) sur le vrai problème de la radio en intérieur : les ondes rebondissent sur les murs et arrivent plusieurs fois, brouillées. Leur réponse, déposée en 1992 et brevetée aux États-Unis en janvier 1996, découpe le signal sur de nombreuses fréquences parallèles, avec le même outil mathématique que pour les étoiles.

Rien de tout cela n'est dans la norme de 1997 ni dans le 802.11b. La technique du CSIRO entre avec le 802.11a, puis le 802.11g de 2003, dans l'OFDM, et y reste. En 2009, après quatre jours d'audience, quatorze fabricants paient 205 millions de dollars australiens ; en 2012, vingt-trois autres, dont AT&T, Verizon et T-Mobile, ajoutent 220 millions. Autour de 430 millions au total pour un brevet né de la chasse aux trous noirs. Les Australiens n'ont pas inventé le Wi-Fi : ils ont breveté ce qui l'a rendu rapide, et ils l'ont fait payer.

Sept générations, un chiffre daté

La suite est une échelle. 802.11g en 2003, 54 mégabits. 802.11n en 2009, rebaptisé Wi-Fi 4 quand l'alliance adopte en 2018 des numéros de génération. Wi-Fi 5 en 2013. 802.11ax, Wi-Fi 6, publié en 2021, avec sa variante 6E sur la bande des 6 gigahertz. Wi-Fi 7, certifié par l'alliance le 8 janvier 2024, norme 802.11be approuvée en septembre : plus de 23 gigabits par seconde sur le papier, dix mille fois le document de 1997.

Combien d'appareils ? Un chiffre daté : en juillet 2025, la Wi-Fi Alliance comptait 23,3 milliards d'appareils Wi-Fi en service et en attendait 3,9 milliards de plus livrés dans l'année. Pour le trafic, Cisco prévoyait en 2018 que le Wi-Fi porterait 51 % du trafic IP mondial en 2022, contre 29 % pour le câble et 20 % pour le mobile ; sur le seul trafic internet, 56,8 %. Plus de la moitié de ce qui circule passerait par un réseau né dans la bande des fours à micro-ondes.

Ce qui ne se voit pas

Le Wi-Fi n'a pas de câble à exposer, pas de tour de verre, pas de fondateur qui pose devant. Il a un comité, un slogan raté, un brevet venu de l'astronomie et un cerceau. Le fil, lui, a eu les honneurs : les musées exposent les câbles transatlantiques. Un réseau qui tient sans rien tirer n'a rien à mettre en vitrine, et ce qui n'est pas en vitrine finit par passer pour acquis.

Jobs avait besoin d'un cerceau pour prouver qu'il n'y avait pas de fil. Vingt-sept ans plus tard, 23 milliards d'appareils se connectent sans que quiconque demande la preuve, et le symbole à trois arcs est devenu si ordinaire qu'on le pose sur une pierre.