San Diego, janvier 2004. Devant des universitaires et des dirigeants réunis à l'université de Californie, Michael Powell, quarante ans, fils du secrétaire d'État Colin Powell, préside la Federal Communications Commission, l'autorité des télécoms américaine. Il raconte un geste : il a téléchargé un logiciel gratuit sorti cinq mois plus tôt et parlé à quelqu'un sans ligne téléphonique.
J'ai su que c'était fini quand j'ai téléchargé Skype. Le monde va changer maintenant, inévitablement.
Le régulateur du plus gros marché téléphonique du monde vient de dire en public que son modèle est condamné. Le logiciel affichait 525 000 téléchargements moins d'un mois après sa sortie. Il s'appelle Skype.
Trois programmeurs de Tallinn
L'histoire commence deux ans plus tôt, et pas dans la téléphonie. En mars 2001, un Suédois, Niklas Zennström, et un Danois, Janus Friis, qui se sont connus chez l'opérateur Tele2, lancent Kazaa, un logiciel d'échange de fichiers. Le code n'est pas d'eux : il a été écrit à Tallinn, en Estonie, par trois camarades de classe, Ahti Heinla, Priit Kasesalu et Jaan Tallinn, dans une petite société nommée Bluemoon. Kazaa sera téléchargé 250 millions de fois et attaqué en justice par toute l'industrie du disque. Ses fondateurs le revendent et gardent l'essentiel : la technologie et les trois Estoniens.
L'idée suivante en découle : si un réseau de pair à pair fait circuler des chansons sans serveur central, il peut faire circuler des voix. Le projet s'appelle Sky peer-to-peer, raccourci en Skyper, puis en Skype parce que les noms de domaine sont pris. La société est domiciliée au Luxembourg, les développeurs restent à Tallinn. La première bêta est mise en ligne le 29 août 2003. Les appels entre deux ordinateurs équipés sont gratuits, et le resteront.
Un central téléphonique sans central
Le téléphone classique repose sur des commutateurs : des machines coûteuses, dans des bâtiments gardés, qui établissent le circuit entre deux abonnés et comptent les secondes. Skype n'en possède aucun. Son réseau, décrit en 2004 par deux chercheurs de Columbia, Salman Baset et Henning Schulzrinne, ne connaît, outre un serveur de connexion, que deux sortes de machines : les postes ordinaires et les « supernœuds ». N'importe quel PC avec une adresse IP publique, un peu de processeur et de bande passante peut être promu supernœud sans que son propriétaire le sache. C'est lui qui tient l'annuaire et qui relaie l'appel quand l'un des correspondants est caché derrière une box.
En 2003, selon l'équipe de Skype, plus de la moitié des ordinateurs domestiques sont derrière une traduction d'adresse, le NAT, qui empêche la plupart des logiciels de voix sur IP de les atteindre. Skype fait passer la conversation, chiffrée, par la machine d'un autre utilisateur mieux connecté. Le résultat est un central téléphonique mondial dont les commutateurs sont les ordinateurs des clients, alimentés par leur propre électricité. Le coût marginal d'un appel est nul. C'est pour cette raison, et pas par générosité, qu'il peut être gratuit.
Trois centimes la minute vers le monde entier
Le 27 juillet 2004, Skype ajoute SkypeOut : pour quelques centimes la minute, un utilisateur peut appeler un vrai numéro fixe ou mobile, n'importe où. En novembre, Zennström annonce 13 millions d'utilisateurs dans plus de 200 pays, 80 000 inscriptions par jour et plus d'un million de personnes connectées en même temps.
Le téléphone est une technologie vieille de cent ans. Il est temps de changer. Faire payer les appels, c'est quelque chose qu'on faisait au siècle dernier.
Le 12 septembre 2005, eBay rachète Skype pour 2,1 milliards d'euros, soit 2,6 milliards de dollars, dont 1,3 milliard en numéraire. Le communiqué compte 54 millions d'inscrits, 150 000 nouveaux par jour et 7 millions de dollars de revenus l'année précédente. Le 28 avril 2006, Skype passe les 100 millions d'inscrits, deux ans et huit mois après la bêta. On lit souvent « deux ans ». C'est deux ans et huit mois.
Les opérateurs sortent le contrat
Les opérateurs, eux, vivent de la minute facturée. Leur première réponse est contractuelle. Le 31 mars 2009, Skype sort son application iPhone. Dans la semaine, T-Mobile, la filiale mobile de Deutsche Telekom, annonce qu'elle pourra couper le service à ses clients allemands qui l'utilisent. Son porte-parole, Alexander von Schmettow, explique que la voix sur IP « va ralentir le réseau », qu'elle est interdite par les contrats T-Mobile depuis 2007 et que l'utiliser, même depuis un point d'accès Wi-Fi, est une rupture de contrat. Aux États-Unis, AT&T, l'opérateur de l'iPhone, ne laisse passer la voix sur IP qu'en Wi-Fi : il n'ouvre son réseau mobile aux applications comme Skype que le 6 octobre 2009.
Les régulateurs hésitent plus longtemps. En France, l'Arcep demande à plusieurs reprises à Skype de se déclarer comme opérateur, avec ses obligations : appels d'urgence, réquisitions d'écoute, portabilité des numéros. Skype refuse, se considérant comme un simple logiciel. En mars 2013, l'autorité saisit le procureur de la République de Paris. Dix ans après le lancement, on ne sait toujours pas, en droit, ce qu'est Skype.
Entre-temps, le trafic change de camp. Selon TeleGeography, Skype a transporté 214 milliards de minutes d'appels internationaux en 2013, en hausse de 36 %, quand l'ensemble des opérateurs de la planète en acheminaient 547 milliards, en hausse de 7 %. La croissance de Skype seule dépasse de moitié celle de tous les opérateurs réunis. En août 2013, plus de 70 millions de personnes sont connectées au même instant. C'est le sommet.
8,5 milliards, puis un bouton « stories »
Le sommet est atteint sous un troisième propriétaire. eBay, qui n'a jamais su quoi faire d'un téléphone dans une salle des ventes, passe 1,43 milliard de dollars de charges en octobre 2007 pour reconnaître qu'il a trop payé, puis revend 65 % de la société en 2009 à des investisseurs menés par Silver Lake. Le 10 mai 2011, Microsoft rachète le tout pour 8,5 milliards de dollars en numéraire. Skype compte alors 170 millions d'utilisateurs connectés et a fait transiter 207 milliards de minutes de voix et de vidéo en 2010.
La première chose que Microsoft change est invisible : en mai 2012, les supernœuds sont remplacés par des serveurs maison. Le réseau sans central a désormais un central. La deuxième est très visible : en 2017, Skype reçoit une refonte aux couleurs vives, avec des « Highlights », des photos éphémères façon Snapchat. Les notes sur les boutiques d'applications s'effondrent. En septembre 2018, Microsoft retire le tout et reconnaît que « passer un appel était devenu plus difficile ». Plus tôt, le 14 mars 2017, Microsoft a lancé Teams.
Le test arrive en mars 2020, avec le confinement. Skype gagne 70 % d'usage en un mois et atteint 40 millions d'utilisateurs quotidiens. Zoom passe à 300 millions de participants quotidiens en avril. L'outil qui a inventé l'appel gratuit sur ordinateur n'est pas celui qu'on choisit le jour où la planète entière en a besoin. En 2023, Skype est redescendu à 36 millions d'utilisateurs par jour. Le 28 février 2025, Jeff Teper, président des applications collaboratives de Microsoft, annonce la fin du service pour « simplifier » l'offre grand public. Skype s'éteint le 5 mai 2025, à vingt et un ans.
Ce que Tallinn a gardé
Le logiciel est mort, mais la ville qui l'a écrit a gardé l'argent et surtout les gens. On appelle « mafia Skype » la trentaine d'entrepreneurs estoniens sortis de ses bureaux. Taavet Hinrikus, premier salarié de Skype, cofonde Wise en janvier 2011 avec Kristo Käärmann pour faire aux transferts d'argent ce que Skype a fait aux appels. Ahti Heinla et Janus Friis fondent Starship Technologies en 2014, des robots livreurs à six roues. Bolt, lancé en 2013 par Markus Villig à dix-neuf ans, a été financé tôt par des anciens de Skype. Le relais est passé à FaceTime, présenté avec l'iPhone 4 en juin 2010, et à WhatsApp, qui ajoute les appels vocaux en 2015 et dépasse les deux milliards d'utilisateurs en 2020 : de la voix en paquets IP, exactement ce que les opérateurs avaient voulu interdire par contrat.
Michael Powell a quitté la FCC en 2005. Il avait su que c'était fini en téléchargeant un logiciel. Vingt et un ans plus tard, le logiciel a fini à son tour. La minute facturée, elle, n'est pas revenue.