Kirkland House, Harvard, mardi 28 octobre 2003, 20 h 13. Un étudiant de deuxième année tape dans son journal en ligne qu'il a besoin de s'occuper l'esprit. À 21 h 48, il note que le « facebook » de Kirkland est ouvert sur son bureau : l'annuaire de sa résidence, avec la photo d'identité de chaque étudiant. À 0 h 58, une ligne : « Let the hacking begin ». Mark Zuckerberg a dix-neuf ans. Il récupère les photos des annuaires des Houses, sans autorisation, et les affiche deux par deux avec une seule question : laquelle est la plus « hot ». Le site s'appelle Facemash. Le premier jour, 450 visiteurs votent au moins 22 000 fois. Le dimanche 2 novembre au soir, il est hors ligne. Le conseil de discipline convoque son auteur pour trois griefs : atteinte à la sécurité, au droit d'auteur, à la vie privée. Il n'est pas renvoyé.

Il faut le dire une fois pour toutes, parce que la confusion est partout : Facemash n'est pas Facebook. Facemash comparait des visages. Ce qui naît trois mois plus tard dans la même chambre ne compare rien. C'est un annuaire.

Deux ans pour Harvard, une semaine pour lui

Dans les universités américaines, le « face book » est un objet en papier : un répertoire distribué à la rentrée, photos et noms des nouveaux arrivants, pour que les gens se reconnaissent dans les couloirs. À Harvard, chaque House a le sien, et l'administration promet depuis des mois une version en ligne pour tout le campus. Le projet traîne, freiné par des questions de vie privée, et Facemash vient de montrer pourquoi.

Tout le monde parle beaucoup d'un face book universel à Harvard. Je trouve un peu ridicule que l'université mette deux ans à s'y mettre. Je peux le faire mieux qu'eux, et je peux le faire en une semaine.

C'est ce que Zuckerberg déclare au Harvard Crimson le 9 février 2004. Le mercredi 4 février, après une semaine de code, il a mis en ligne thefacebook.com avec quatre camarades : Eduardo Saverin, Dustin Moskovitz, Chris Hughes et Andrew McCollum. En quatre jours, 650 étudiants s'inscrivent ; en deux semaines, 4 300. Saverin gère l'argent : lui et Zuckerberg mettent mille dollars chacun au départ, la somme qui revient dans tous les récits. Le journal du campus note aussi cette phrase de l'auteur : « Je ne vais vendre l'adresse e-mail de personne. »

Un annuaire qui ne ment pas

Une seule règle à l'entrée : pour s'inscrire, il faut une adresse en harvard.edu, et le site envoie un courriel de confirmation. Pas de pseudonyme, pas d'inconnu. Chaque profil porte un vrai nom, une photo, les cours suivis, la House, les clubs. On peut chercher qui est dans le même cours, et limiter qui voit quoi : son année, sa résidence, ses amis. L'annuaire papier avait une colonne de moins, celle où chacun déclare lui-même qui il connaît. Et comme Zuckerberg l'explique au Crimson, « l'expérience de chaque utilisateur s'améliore s'il convainc ses amis de le rejoindre ». Un annuaire se consulte. Celui-ci se remplit tout seul.

En mars 2004, le site ouvre à Columbia, Stanford et Yale. À l'été, l'équipe s'installe dans une maison louée à Palo Alto. Trois autres étudiants de Harvard, Cameron et Tyler Winklevoss et Divya Narendra, estiment qu'on leur a volé l'idée : en novembre 2003, ils avaient recruté Zuckerberg pour coder leur propre site, HarvardConnection, devenu ConnectU. Ils portent plainte en 2004. L'affaire se règle en février 2008 pour environ 65 millions de dollars, en espèces et en actions.

Sean Parker et le « The »

Sean Parker, cofondateur de Napster, découvre le site sur l'ordinateur de la petite amie d'un colocataire, à Stanford. Il rencontre Zuckerberg et Saverin, devient président de la jeune société et lui apporte son premier investisseur extérieur : en août 2004, Peter Thiel, cofondateur de PayPal, met 500 000 dollars contre 10,2 % du capital. La version la plus répandue parle d'un prêt convertible, conditionné à 1,5 million d'inscrits avant la fin de l'année. Le site rate le seuil de peu. Thiel convertit quand même. Parker négocie aussi que Zuckerberg garde trois des cinq sièges du conseil d'administration, ce qui lui assure le contrôle de la société.

En 2005, la société rachète le domaine facebook.com pour 200 000 dollars et laisse tomber le « The ». Parker, lui, quitte la présidence la même année, après une arrestation pour suspicion de possession de cocaïne qui ne donne lieu à aucune poursuite. Thiel vendra l'essentiel de ses actions en 2012, pour environ un milliard de dollars.

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La page d'accueil se met à parler

Jusqu'ici, pour savoir ce qu'un ami a changé, il faut aller voir son profil, un par un. Le 5 septembre 2006, le fil d'actualité, News Feed, retourne la logique : la page d'accueil liste désormais ce que vos amis viennent de faire, nouvelle photo, nouveau statut, nouvelle relation. Rien de nouveau n'est publié, tout est simplement poussé sous les yeux. La réaction est immédiate. Un groupe, Students Against Facebook News Feed, dépasse les 100 000 membres en une journée et finira au-delà de 700 000. Zuckerberg répond par un billet dont le titre est resté : « Calm down. Breathe. We hear you. » Il y écrit qu'aucune option de confidentialité n'a été retirée. Le fil reste.

Le vrai produit est une liste : ce que les amis viennent de faire.

Trois semaines plus tard, le 26 septembre 2006, le site s'ouvre à toute personne de treize ans et plus munie d'une adresse e-mail. L'annuaire de campus n'a plus de campus. Le 9 février 2009 arrive le bouton J'aime : un clic, et chaque réaction devient une donnée qui sert à trier le fil. Plus on aime, mieux la liste sait ce qu'il faut montrer ensuite.

38 dollars et une devise

Le 1er février 2012, Facebook dépose son dossier d'introduction en bourse auprès de la SEC : 845 millions d'utilisateurs mensuels au 31 décembre 2011, 483 millions chaque jour. Le document contient une lettre du fondateur. Elle décrit la façon dont la société travaille.

Nous avons une devise : avancer vite et casser des choses. L'idée, c'est que si vous ne cassez jamais rien, c'est probablement que vous n'avancez pas assez vite.

Le 18 mai 2012, l'action entre au Nasdaq à 38 dollars, ce qui valorise la société à 104 milliards et lui fait lever 16 milliards. La première cotation est retardée d'une demi-heure par un incident technique, le titre clôture à 38,23 dollars et passe sous les 20 dollars en août. Il faudra attendre août 2013 pour revoir le prix d'introduction.

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Le panneau de contrôle

Le 17 mars 2018, le Guardian et le New York Times révèlent que les données de 50 millions de comptes, 87 millions selon Facebook, ont été récupérées par Cambridge Analytica à partir d'un quiz de personnalité installé par 270 000 personnes, puis exploitées pour cibler des électeurs américains en 2016 ; la FTC inflige une amende de 5 milliards de dollars en juillet 2019. L'étudiant de 2004 avait promis de ne vendre l'adresse e-mail de personne. Techniquement, il a tenu parole.

Les chiffres d'aujourd'hui : Facebook seul comptait 3,07 milliards d'utilisateurs mensuels au 31 décembre 2023, dernier chiffre publié avant que Meta, le nom de la société depuis le 28 octobre 2021, ne cesse de détailler l'application. En juin 2026, 3,60 milliards de personnes utilisent chaque jour au moins l'une de ses applications. Le métavers qui a donné son nom à l'entreprise a perdu environ 19 milliards de dollars en 2025. Et Zuckerberg a reçu son diplôme de Harvard le 25 mai 2017, honoris causa, treize ans après avoir quitté le campus.

Le conseil de discipline de novembre 2003 avait relevé trois griefs : sécurité, droit d'auteur, vie privée. L'amende de 2019 portait sur le troisième. Selon Zuckerberg, Harvard voulait deux ans pour mettre son annuaire en ligne. Un étudiant de dix-neuf ans a pris une semaine. Vingt-deux ans plus tard, 3,6 milliards de personnes par jour ouvrent encore l'une de ses applications.