Zoo de San Diego, 2005. Un jeune homme se tient devant l'enclos des éléphants, deux animaux gris derrière lui, et parle à la caméra que tient un ami de lycée, Yakov Lapitsky. Il s'appelle Jawed Karim, il a vingt-cinq ans, et il n'a pas grand-chose à dire. Le plan dure dix-neuf secondes. Le samedi 23 avril, à 20 h 31, il le met en ligne sur un site vieux de deux mois, depuis un compte baptisé « jawed ». La vidéo s'intitule « Me at the zoo ». C'est la première de YouTube.
Bon, alors nous voilà devant les, euh, éléphants, et ce qui est cool avec ces gars-là, c'est, c'est qu'ils ont de vraiment, vraiment, vraiment longues, hum, trompes, et ça, ça c'est cool. Et c'est à peu près tout ce qu'il y a à dire.
Un site de rencontres sans candidates
Le domaine youtube.com a été activé le 14 février 2005, jour de la Saint-Valentin. Les trois fondateurs, Chad Hurley, Steve Chen et Jawed Karim, se sont connus chez PayPal, où Hurley, diplômé en beaux-arts, dessinait (le logo de PayPal est de lui) et où Chen et Karim, deux anciens de l'université de l'Illinois, codaient. Leur première idée est un site de rencontres en vidéo. Le slogan prévu : « Tune In, Hook Up ». Le modèle avoué est Hot or Not, le site où l'on note les photos d'inconnus.
Les bureaux sont au-dessus d'une pizzeria et d'un restaurant japonais, à San Mateo. Le problème se voit vite : les inscrites manquent. Les fondateurs ont raconté avoir proposé vingt dollars, sur Craigslist, à des femmes qui accepteraient de poster une vidéo de présentation. Sans résultat. Alors ils retirent le mot « rencontres » et gardent le reste : un endroit où déposer n'importe quelle vidéo, filmée avec n'importe quoi, pour n'importe qui.
Le dîner qui n'a pas eu lieu
La légende, celle que la presse répète depuis 2006, se passe à un dîner dans l'appartement de Steve Chen à San Francisco, au début de 2005 : Hurley et Chen filment la soirée, n'arrivent pas à partager les images avec les invités, et se disent qu'il faudrait un site pour ça. Karim n'était pas à ce dîner et affirme qu'il n'a jamais eu lieu. Chen a fini par reconnaître, dans Time en décembre 2006, que l'histoire avait été « probablement très renforcée par des idées marketing visant à créer un récit très digeste ».
La version de Karim est moins conviviale et plus technique. En 2004, deux événements ont fait le tour du monde : le sein de Janet Jackson à la mi-temps du Super Bowl, en février, et le tsunami de l'océan Indien, le 26 décembre. Karim a cherché ces images en ligne et ne les a pas trouvées. Non qu'elles n'existaient pas : en 2005, une vidéo sur le web était un fichier. Il fallait le télécharger, avoir le bon lecteur et le bon codec, et espérer que ça s'ouvre.
Le lecteur dans la page
YouTube n'a pas inventé la vidéo en ligne. Il a fait disparaître le fichier.
Quand on dépose une vidéo, le serveur la convertit, quelle qu'en soit l'origine, dans un format unique. Pour la lire, la page contient un petit lecteur Macromedia Flash, un module déjà répandu pour les animations et les bannières. Le lecteur affiche les premières secondes pendant que la suite arrive encore, et l'on peut sauter au milieu sans attendre la fin du chargement. Le spectateur ne reçoit rien, ne stocke rien, n'installe rien. Il appuie sur lecture. C'est la différence entre recevoir une cassette par la poste et allumer la radio.
En novembre 2005, Sequoia Capital investit 3,5 millions de dollars, et une publicité Nike avec Ronaldinho devient la première vidéo à passer le million de vues. Le 17 décembre, Saturday Night Live diffuse le sketch « Lazy Sunday » ; des copies pirates dépassent cinq millions de vues avant que NBC les fasse retirer, en février 2006. En juillet 2006, le site sert 100 millions de vidéos par jour et en reçoit 65 000 nouvelles.
1,65 milliard pour une société qui ne gagne rien
Le 9 octobre 2006, à Mountain View, Google annonce le rachat de YouTube pour 1,65 milliard de dollars, payés en actions Google. L'entreprise a vingt mois, moins de soixante-dix salariés et pas de bénéfices. Le communiqué promet qu'elle restera indépendante, dans ses locaux de San Bruno, « pour préserver sa marque et sa communauté passionnée ». Hurley y parle d'une « nouvelle culture du clip ». L'opération est bouclée le 13 novembre.
Le partage dit le reste. Les documents boursiers de 2007 attribuent 694 087 actions Google à Hurley (environ 345 millions de dollars), 625 366 à Chen, et 137 443 à Karim, soit environ 64 millions. L'homme de la première vidéo a touché quatre à cinq fois moins que ses deux associés : en février 2005, il avait choisi de ne pas être salarié pour reprendre ses études à Stanford, et de rester simple conseiller. Le 11 octobre 2006, USA Today titre : « Surprise ! Il y a un troisième cofondateur de YouTube ».
Un milliard de dollars, cinq mois plus tard
En mars 2007, Viacom, propriétaire de MTV, Comedy Central et Paramount, attaque YouTube et Google devant le tribunal fédéral de New York et réclame un milliard de dollars. La plainte compte plus de 150 000 extraits de ses programmes mis en ligne sans autorisation, vus 1,5 milliard de fois. Google répond avec la loi américaine de 1998 sur le droit d'auteur numérique : un hébergeur n'est pas responsable de ce que déposent ses utilisateurs tant qu'il retire ce qu'on lui signale. Le juge Louis Stanton lui donne raison le 23 juin 2010, la cour d'appel rouvre le dossier en avril 2012, Stanton tranche à nouveau pour YouTube en avril 2013, et les deux parties s'entendent le 18 mars 2014, sans qu'un dollar change de mains. Sept ans de procédure pour revenir au point de départ.
La réponse technique suit. Dès octobre 2007, Content ID compare chaque vidéo déposée à l'empreinte numérique des œuvres que les ayants droit lui ont confiées. Quand il reconnaît un extrait, le propriétaire choisit : bloquer, suivre les statistiques, ou laisser la vidéo en ligne et toucher la publicité. Google dira en 2016 avoir reversé par ce canal environ 2 milliards de dollars aux ayants droit.
Et le 3 mai 2007, un billet du blog de YouTube annonce qu'une poignée d'utilisateurs parmi les plus suivis, dont Lonelygirl15 et Smosh, rejoignent le « programme partenaires » et toucheront une part des recettes publicitaires. Le métier de créateur de vidéos commence ce jour-là, avec six noms.
Douze et demi pour cent du téléviseur
Le 21 décembre 2012, « Gangnam Style », mis en ligne cinq mois plus tôt par le chanteur coréen Psy, devient la première vidéo à dépasser le milliard de vues. En 2025, la publicité sur YouTube a rapporté 40,4 milliards de dollars à Alphabet, contre 36,1 l'année précédente, et Sundar Pichai a annoncé le 4 février 2026 que les revenus de la plateforme, abonnements compris, dépassaient 60 milliards. Plus de 20 millions de vidéos y sont déposées chaque jour.
La télévision a changé de source. En mai 2025, Nielsen a mesuré pour la première fois aux États-Unis plus de temps d'écran sur le streaming (44,8 %) que sur les chaînes hertziennes et le câble réunis (44,2 %). YouTube seul pèse 12,5 % de tout ce qui passe sur un téléviseur américain, la part la plus haute jamais relevée pour un service de streaming. Le site conçu pour que des inconnus se présentent en vidéo est devenu la première chaîne du pays, sans grille, sans horaire et sans studio.
« Me at the zoo » est toujours en ligne. Dix-neuf secondes, deux éléphants, un jeune homme qui cherche ses mots. En septembre 2026, la vidéo comptait plus de 433 millions de vues. Et c'est à peu près tout ce qu'il y a à dire.