En col roulé noir, Steve Jobs monte sur la scène du Moscone Center de San Francisco, le 9 janvier 2007, et commence par une confidence : il attend ce jour depuis deux ans et demi. Puis il annonce trois produits. Un iPod à écran large avec commandes tactiles. Un téléphone mobile. Un appareil de communication Internet. Il les répète, de plus en plus vite, pendant que trois icônes tournent derrière lui. Un iPod, un téléphone, un communicateur Internet. Un iPod, un téléphone. La salle comprend avant qu'il ne le dise.

Vous saisissez ? Ce ne sont pas trois appareils séparés. C'est un seul appareil. Et nous l'appelons iPhone.

Le communiqué d'Apple du même jour donne les chiffres : 499 dollars pour 4 Go, 599 dollars pour 8 Go, avec un engagement de deux ans chez Cingular, l'opérateur américain qui compte alors 58,7 millions de clients et signe un partenariat exclusif « pluriannuel ». Disponibilité : juin aux États-Unis, fin 2007 en Europe, 2008 en Asie.

Le problème est dans les quarante pour cent du bas

Avant de montrer l'objet, Jobs affiche les concurrents : Motorola Q, BlackBerry, Palm Treo, Nokia E62. Quatre téléphones dits intelligents, quatre claviers en plastique vissés sous l'écran. Leur problème, dit-il, se trouve « dans les quarante pour cent du bas » : des touches fixes, présentes qu'on en ait besoin ou non. Le stylet non plus : « Qui veut un stylet ? Il faut le sortir, le ranger, on le perd. Beurk. » Le dispositif de pointage retenu sera celui avec lequel tout le monde naît : les doigts.

Le mécanisme tient dans la vitre. Sous la surface court une grille d'électrodes qui entretient un champ électrique. Un doigt conduit l'électricité : là où il se pose, le champ se déforme, et une puce calcule la position du contact. L'iPhone en suit plusieurs à la fois, le « multi-touch » : deux doigts qui s'écartent agrandissent une photo, un doigt qui glisse fait défiler une liste. L'écran mesure 3,5 pouces, affiche 320 sur 480 pixels, et le clavier n'apparaît que lorsqu'un champ de texte le réclame. Une seule touche physique en façade, le bouton d'accueil, ramène toujours au même endroit.

Un dortoir avec une affiche Fight Club

L'objet vient d'un projet lancé en 2004 sous le nom de code Purple. Scott Forstall, qui dirigeait le logiciel, en décrira les règles sous serment en août 2012, au procès contre Samsung : interdiction d'embaucher à l'extérieur, recrutement interne à l'aveugle (« je ne peux pas vous dire ce qu'est le projet, mais vous travaillerez les nuits et les week-ends, probablement pendant des années »), un bâtiment verrouillé par badges et caméras, surnommé le « dortoir Purple ». Sur la porte, une affiche de Fight Club : la première règle du projet Purple est de ne pas parler du projet Purple. Trente mois, et un coût estimé autour de 150 millions de dollars.

Un rire sur CNBC, puis « aucune chance »

La réaction la plus célèbre suit de quelques jours. Sur CNBC, Steve Ballmer, patron de Microsoft, éclate de rire : « Cinq cents dollars, entièrement subventionné, avec un forfait ! C'est le téléphone le plus cher du monde, et il ne plaira pas aux entreprises parce qu'il n'a pas de clavier, ce qui en fait une mauvaise machine à courrier. » En avril 2007, devant un forum de USA Today à l'université de Washington, il récidive. Il préfère voir son logiciel dans 60, 70 ou 80 pour cent des 1,3 milliard de téléphones vendus chaque année, plutôt que dans les 2 ou 3 pour cent qu'Apple pourrait obtenir.

Aucune chance que l'iPhone obtienne une part de marché significative. Aucune chance.

Chez Research In Motion, qui fabrique le BlackBerry, la réaction est double. En public, les deux patrons raillent l'autonomie, la sécurité et l'absence de messagerie d'entreprise. En privé, Mike Lazaridis, qui a découvert l'iPhone à la télévision sur son tapis de course, en démonte un pendant l'été 2007 et trouve dedans ce qui ressemble à un ordinateur complet. Il racontera en 2013 ce qu'il a dit à ses équipes.

Si ce truc prend, on se bat contre un Mac, pas contre un Nokia.

Apple, de son côté, affiche un objectif modeste : 1 % du marché en 2008, soit dix millions d'exemplaires.

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Vendredi 29 juin, 18 heures

L'iPhone sort le vendredi 29 juin 2007 à 18 heures, heure locale, dans les boutiques Apple et chez AT&T, le nouveau nom de Cingular, deux exemplaires par client. Des files se forment devant les magasins. Apple vend 270 000 iPhones dans les trente premières heures, puis annonce le million le 10 septembre, soixante-quatorze jours après la sortie selon Apple ; l'iPod avait mis près de deux ans pour en faire autant. Le 1er novembre, le magazine Time en fait son invention de l'année.

Les premiers mécontents ne sont pas les experts. Ce sont les acheteurs. Le 5 septembre 2007, soixante-huit jours après la sortie, Apple baisse le prix du modèle 8 Go de 599 à 399 dollars, pour le rendre accessible à davantage de clients avant les fêtes. Ceux qui ont fait la queue en juin se sentent floués, et le lendemain Steve Jobs publie une lettre ouverte avec un bon d'achat de 100 dollars pour les premiers clients. En France, l'iPhone arrive le 29 novembre 2007, chez Orange, en exclusivité, à 399 euros avec forfait.

Pas de magasin d'applications, une « solution douce »

La première année, l'iPhone n'a pas d'App Store. Jobs ne veut pas de programmes tiers installés sur le téléphone. Le 11 juin 2007, à la conférence des développeurs, Apple présente ce qu'elle appelle une « sweet solution », une solution douce : écrire des applications web, en HTML et JavaScript, qui tournent dans Safari et ressemblent aux applications intégrées. Pas de kit de développement. Les développeurs grognent assez fort pour qu'Apple change d'avis en octobre 2007, livre un kit le 6 mars 2008 et ouvre l'App Store le 10 juillet 2008, avec 500 applications. Dix millions de téléchargements en trois jours. Jobs parle de « grand chelem ». C'est ce jour-là, plus que le 9 janvier 2007, que le téléphone cesse d'être un téléphone.

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Dix-neuf ans, trois milliards, et un compteur

Le milliardième iPhone est vendu en juillet 2016. Le 31 juillet 2025, lors des résultats trimestriels, Tim Cook annonce le trois milliardième. Sur l'exercice clos le 27 septembre 2025, l'iPhone pèse 209,6 milliards de dollars sur 416,2 milliards de chiffre d'affaires, la moitié de tout ce qu'Apple vend. En avril 2026, GSMA Intelligence compte 5,83 milliards de personnes équipées d'un téléphone mobile, et Ericsson 7,6 milliards de smartphones en service, soit neuf téléphones sur dix.

Et pourtant le mot « content » ne vient pas. Le 4 juin 2018, Apple ajoute à iOS 12 une fonction appelée Temps d'écran : un rapport hebdomadaire des heures passées dans chaque application, du nombre de prises en main, et des limites qu'on se fixe soi-même. Le fabricant de l'objet livre, avec l'objet, le compteur qui mesure à quel point on n'arrive pas à le poser. Aux États-Unis, le Pew Research Center a interrogé 1 453 adolescents et leurs parents à l'automne 2023 : 38 % des adolescents estiment passer trop de temps sur leur smartphone, 47 % des parents disent la même chose d'eux-mêmes, et 72 % des adolescents se sentent « en paix » quand ils ne l'ont pas sur eux. Un an plus tard, 46 % des 13-17 ans se disent en ligne « presque en permanence », contre 24 % dix ans plus tôt.

Les experts n'étaient pas contents en janvier 2007, les acheteurs en septembre, les développeurs en juin, et les parents depuis. Sur la photo, Jobs tient l'objet à hauteur d'épaule, entre le pouce et les doigts, et il sourit. Il avait promis le meilleur dispositif de pointage du monde, celui avec lequel tout le monde naît. Dix-neuf ans plus tard, c'est encore ce pouce qui fait défiler le monde entier dans la poche, et qui n'arrive pas à s'arrêter.