Le 31 octobre 2008, à 14 h 10, heure de New York, un message arrive dans les boîtes des abonnés de « cryptography », la liste de diffusion de cryptographes de metzdowd.com. Objet : « Bitcoin P2P e-cash paper ». L'expéditeur s'appelle Satoshi Nakamoto ; aucun abonné ne l'a jamais croisé, et sa première phrase annonce qu'il travaille sur « un nouveau système de monnaie électronique, entièrement pair à pair, sans tiers de confiance ». Suit un lien vers un PDF de neuf pages. C'est le jour d'Halloween. Quarante-six jours plus tôt, le 15 septembre, Lehman Brothers a déposé le bilan avec plus de 600 milliards de dollars d'actifs, la plus grosse faillite de l'histoire américaine.
Le document ne mentionne ni Lehman ni la crise. Le mot « banque » y apparaît une fois. Un autre revient quatorze fois en neuf pages : trust, la confiance. Le problème que Satoshi veut résoudre n'est pas financier. Il est technique, et il traîne depuis les années 1990.
La pièce qu'on peut copier
Un billet ne se dépense qu'une fois : quand il change de main, il n'est plus dans la première. Un fichier, lui, se copie à l'infini. Qu'est-ce qui empêche alors de payer deux commerçants avec la même pièce ? Les cryptographes appellent ça la double dépense. La réponse habituelle : un serveur central tient le registre, et tout le monde lui fait confiance. Ce serveur s'appelle une banque.
Parmi ses huit références, le papier cite le b-money de Wei Dai, publié sur la liste cypherpunks en 1998, et le Hashcash d'Adam Back, imaginé en 1997 contre le spam : l'expéditeur d'un courriel doit d'abord brûler quelques secondes de calcul. Nick Szabo a conçu dès 1998 un « bit gold » qu'on a depuis appelé le précurseur direct de Bitcoin ; le papier ne le cite pas. Wei Dai et Adam Back sont les deux premières personnes que Satoshi contacte en 2008. Il connaît les épaules sur lesquelles il monte.
Ce qui leur manque, c'est une méthode pour que des milliers d'inconnus, dont certains trichent, s'accordent sur l'ordre des transactions sans chef d'orchestre. En informatique distribuée, c'est le problème des généraux byzantins : des généraux coordonnent une attaque par messagers, et certains messagers mentent. Le 13 novembre, Satoshi l'écrit sur la liste :
La chaîne de preuves de travail est une solution au problème des généraux byzantins.
Une loterie qui coûte de l'électricité
Toutes les dix minutes environ, les transactions en attente sont regroupées dans un bloc. Pour le valider, un ordinateur doit trouver un nombre qui, ajouté au bloc et passé dans une fonction de hachage, produit une empreinte commençant par une série de zéros. Aucun raccourci : on essaie, encore et encore, jusqu'à tomber dessus. C'est le Hashcash d'Adam Back, recyclé. Le premier qui trouve diffuse son bloc ; les autres vérifient, et la course repart. Chaque bloc contient l'empreinte du précédent : pour modifier une transaction d'hier, il faudrait refaire tout le travail d'hier, puis rattraper celui d'aujourd'hui, contre toutes les machines honnêtes. « La preuve de travail, c'est essentiellement un processeur, une voix », écrit le papier.
Le gagnant de chaque bloc reçoit des pièces neuves : cinquante bitcoins au départ. Satoshi compare cela aux chercheurs d'or ; ici, écrit-il, « ce sont du temps de calcul et de l'électricité qui sont dépensés ». La récompense est divisée par deux tous les 210 000 blocs, à peu près tous les quatre ans : 25 bitcoins le 28 novembre 2012, 12,5 le 9 juillet 2016, 6,25 le 11 mai 2020, 3,125 depuis le 20 avril 2024. La série converge vers 21 millions de pièces, jamais plus, la dernière vers 2140. Une politique monétaire en quelques lignes de code, et pas un guichet pour la renégocier.
Trois réponses et un sceptique
L'accueil sur la liste est tiède. La première réponse arrive le 2 novembre, signée James A. Donald, un abonné :
Nous avons très, très besoin d'un tel système, mais, tel que je comprends votre proposition, elle ne semble pas pouvoir monter à l'échelle requise.
Satoshi répond point par point pendant deux semaines. Le 7 novembre, Hal Finney, cryptographe californien, écrit que « Bitcoin semble être une idée très prometteuse ». Le 17 novembre, Satoshi glisse une phrase qui dit sa méthode : il a réglé « tous ces petits détails au cours de l'année et demie passée à le coder ». Le code existait avant le texte. Le domaine bitcoin.org était réservé depuis le 18 août. Le papier n'était que la notice.
Le 3 janvier 2009, Satoshi mine le premier bloc, un titre du Times gravé dedans ; c'est la note du bloc genesis. Le 11 février, sur le forum de la P2P Foundation, Satoshi écrit l'une des rares pages où il dit pourquoi :
Le problème fondamental de la monnaie conventionnelle, c'est toute la confiance qu'elle exige pour fonctionner. On doit faire confiance à la banque centrale pour qu'elle ne dévalue pas la monnaie, mais l'histoire des monnaies fiduciaires est pleine de trahisons de cette confiance.
Son profil sur ce forum annonçait en 2012 un homme de 37 ans vivant au Japon, né le 5 avril 1975. Rien de tout cela n'a jamais été vérifié.
Le fantôme
Satoshi poste sur les forums pendant près de deux ans, quelque 540 messages. Le dernier date du 12 décembre 2010 : « Il reste du travail sur le déni de service, mais je compile vite ce que j'ai, au cas où. » Le 23 avril 2011, dans un courriel au développeur Mike Hearn, qui lui demande s'il compte revenir, une phrase : « Je suis passé à autre chose. C'est entre de bonnes mains avec Gavin et tout le monde. » Gavin Andresen, à qui il a remis le dépôt de code fin 2010. Le 26 avril, un dernier courriel à Gavin, puis plus rien.
Il laisse une fortune qui ne bouge pas. En 2013, le chercheur argentin Sergio Demian Lerner repère dans les premiers blocs la signature d'un seul mineur et lui attribue autour d'un million de bitcoins, extraits en 2009 et 2010. Au cours du 4 octobre 2026, plus de 85 milliards de dollars. Presque aucune de ces pièces n'a été dépensée.
Les candidats, eux, défilent. Le 6 mars 2014, Newsweek met en couverture Dorian Prentice Satoshi Nakamoto ; il nie, et le lendemain, le compte de Satoshi sur la P2P Foundation poste cinq mots : « Je ne suis pas Dorian Nakamoto. » Hal Finney, mort en août 2014, a nié. Nick Szabo a nié. Craig Wright a affirmé le contraire en mai 2016 : la Haute Cour de Londres a jugé le 14 mars 2024 qu'il n'est pas Satoshi, puis en mai qu'il a menti au tribunal « largement et de façon répétée ». HBO a désigné Peter Todd en 2024, qui a trouvé l'idée « ridicule ». Le 8 avril 2026, le New York Times a désigné Adam Back, l'inventeur de Hashcash, qui a nié à son tour. Dix-huit ans, et pas une preuve.
Dix-huit ans plus tard
Le 4 octobre 2026, CoinMarketCap affiche un bitcoin à 85 278 dollars et une capitalisation d'environ 1 700 milliards de dollars. Le 10 janvier 2024, la SEC a autorisé des fonds cotés en Bourse adossés au bitcoin, et son président a précisé qu'elle « n'approuvait ni n'endossait le bitcoin ». Un système conçu pour se passer des institutions financières se vend désormais à leur guichet. La confiance supprimée a aussi un compteur électrique : le Centre de finance alternative de Cambridge estimait en avril 2025 la consommation du réseau à 138 térawattheures par an, soit 0,5 % de l'électricité mondiale. Les pelles des chercheurs d'or.
Le PDF de neuf pages est toujours à la même adresse qu'en 2008. Son auteur a laissé un million de pièces qu'il ne touche pas, un code qu'il ne signe plus, et un nom qui n'appartient à personne. Dans un système bâti pour qu'on n'ait plus à faire confiance à qui que ce soit, le seul détenteur qui n'a jamais vendu est celui qu'on ne peut pas trouver.