Tom Preston-Werner est assis seul dans un box du Zeke's Sports Bar and Grill, sur la 3e rue à San Francisco, le soir du jeudi 18 octobre 2007. Autour de lui, une poignée de programmeurs Ruby qui viennent de finir une réunion semi-privée baptisée « I Can Has Ruby ». Lui pense à Grit, une petite bibliothèque qu'il écrit pour manipuler des dépôts Git depuis du code Ruby. Chris Wanstrath vient s'asseoir. Tom lui parle de Grit, puis de la suite logique : un site où l'on pourrait héberger ces dépôts et les montrer. Le lendemain, vendredi 19 octobre 2007, à 22 h 24, Wanstrath pousse le premier commit du dépôt GitHub.

Ni l'un ni l'autre ne quitte son travail. Preston-Werner travaille chez Powerset, un moteur de recherche. Ils n'ont ni investisseur ni salaire pour ça. Ils ont un outil que presque personne ne sait utiliser, et une intuition : le problème de cet outil est social.

Un outil conçu pour qu'aucun endroit ne compte

L'outil s'appelle Git. Linus Torvalds l'a écrit en avril 2005, en quelques jours, après que BitKeeper, le logiciel propriétaire qui gérait les sources de Linux, lui a retiré sa licence gratuite. Il commence le 3 avril, annonce le projet le 6, et dès le 7, Git gère son propre code. Pour le nom, il a été clair :

Je suis un salaud d'égocentrique, donc je baptise tous mes projets d'après moi. D'abord Linux, maintenant git.

Les systèmes les plus répandus gardaient l'historique d'un programme dans un dépôt central, sur un serveur, et chaque développeur n'avait sous la main qu'une copie de travail. Git retourne le modèle : chaque clone contient l'historique entier, chaque version depuis le premier jour, et fonctionne sans réseau. Il n'y a plus d'original. Il y a des copies qui s'échangent des différences. Après BitKeeper, Torvalds ne voulait plus que le noyau Linux dépende d'une machine ou d'une société.

Le revers, c'est que pour collaborer, il faut quand même se trouver. En 2007, on envoie ses modifications par courrier électronique, sous forme de patchs, sur des listes de diffusion. Git est puissant et pénible. Ce que Preston-Werner et Wanstrath veulent construire, c'est l'endroit où poser sa copie, et la page où les autres peuvent la regarder.

Le bouton qui a remplacé le courrier

Le site tourne en bêta privée pendant l'hiver. Mi-février 2008, PJ Hyett les rejoint ; Scott Chacon, qui travaille déjà sur la documentation de Git et signera plus tard Pro Git, deviendra dans l'année le quatrième fondateur. Le 23 février 2008, Wanstrath publie sur le blog un court billet :

Hier soir, j'ai mis en ligne une fonction dont Tom et moi parlons depuis le premier jour : les pull requests.

Le geste est simple. On prend une copie publique du projet de quelqu'un (un fork), on modifie cette copie, puis on demande à l'auteur de « tirer » les changements vers la sienne. Sur Git seul, cette demande était un courriel. Sur GitHub, c'est d'abord un message, puis, à partir de 2010, une page : la différence ligne par ligne, une conversation attachée, et en 2011 un bouton pour accepter. L'invention n'est pas dans le code, elle est dans le fait que n'importe qui, sans permission, peut proposer une modification à n'importe quel projet, et que le refus comme l'acceptation sont publics. Dix-sept ans plus tard, le rapport annuel de GitHub compte en moyenne 43,2 millions de pull requests fusionnées par mois.

10 avril 2008, et Rails emménage

Le 2 avril 2008, David Heinemeier Hansson annonce que Ruby on Rails, le framework web le plus en vue du moment, quitte Subversion pour Git et s'installe à l'adresse github.com/rails/rails, « en même temps que le lancement officiel de GitHub ». Le 10 avril, Wanstrath écrit sur le blog : « GitHub est officiellement en ligne. Merci à tous pour cette bêta formidable. » Il accorde une semaine, jusqu'au 17, avant d'appliquer les limites des comptes.

Ces limites sont le modèle de départ : les dépôts publics sont gratuits, les dépôts privés se paient par abonnement. Les projets libres font la publicité, les entreprises font le chiffre d'affaires. La même année, Microsoft rachète Powerset et propose à Preston-Werner de rester, salaire plus 300 000 dollars sur trois ans. Il refuse et démissionne le jour où l'offre expire. GitHub vivra quatre ans sans argent extérieur, jusqu'aux 100 millions de dollars d'Andreessen Horowitz en juillet 2012. Entre-temps, le site a franchi 46 000 dépôts publics en février 2009 et 100 000 utilisateurs en juillet.

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Le jour où Linux a déménagé

En août 2011, des intrus obtiennent les droits d'administrateur sur les serveurs de kernel.org, la maison du noyau Linux, et y restent dix-sept jours sans être détectés. Les dépôts Git sont considérés comme intacts, précisément parce que des milliers de copies complètes existent ailleurs et que la moindre altération se verrait. Torvalds, pour continuer à publier, se tourne vers GitHub, où il avait déjà posé un programme de journal de plongée, et y dépose Linux 3.1-rc5. Il commente :

Tout l'intérêt (enfin, l'un des intérêts) du développement distribué, c'est qu'aucun endroit n'est vraiment différent d'un autre.

C'est exactement ce que Git permet, et exactement ce que GitHub est en train de défaire. Le code reste distribué ; les gens, eux, se rassemblent au même endroit. Le 21 octobre 2018, à 22 h 52 UTC, le remplacement d'un équipement optique défaillant coupe pendant 43 secondes la liaison entre un nœud réseau de GitHub et son centre de données principal, sur la côte est des États-Unis ; les bases de données se désynchronisent et le service reste dégradé 24 heures et 11 minutes. Quarante-trois secondes, une journée. Une bonne partie des développeurs de la planète a passé le lundi 22 à attendre.

7,5 milliards, en actions

Le 4 juin 2018, Microsoft annonce le rachat de GitHub pour 7,5 milliards de dollars, payés en actions Microsoft. Le site compte alors 28 millions de développeurs. Nat Friedman, fondateur de Xamarin, prend la direction ; Wanstrath devient technical fellow. La transaction est close le 26 octobre 2018. Dix ans plus tôt, Preston-Werner avait refusé 300 000 dollars de la même société pour aller faire GitHub à plein temps.

Deux ans plus tard, GitHub tente un geste à la mesure de son nouveau rôle. Le 2 février 2020, il prend un instantané de tous les dépôts publics actifs, 21 téraoctets, les écrit sur 186 bobines de film photosensible d'archivage, et le 8 juillet 2020 les dépose dans une ancienne mine de charbon du Svalbard, près de Longyearbyen, sous plusieurs centaines de mètres de pergélisol, plus près du pôle Nord que du cercle polaire. L'archive est annoncée pour mille ans. Le code source de 2020, sur pellicule, dans une galerie où il ne fait jamais plus de quelques degrés.

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Ce que les machines ont lu

Le 29 juin 2021, GitHub présente Copilot, un assistant qui complète le code pendant qu'on le tape. Le modèle, Codex d'OpenAI, a été entraîné sur du code public, pour l'essentiel celui des dépôts GitHub. Le 3 novembre 2022, des programmeurs anonymes, représentés par Matthew Butterick et le cabinet Joseph Saveri, attaquent GitHub, Microsoft et OpenAI : leurs licences libres exigeaient qu'on cite leur nom, et Copilot, disent-ils, ressort leur code sans. Le 16 septembre 2026, la cour d'appel du neuvième circuit confirme le rejet du grief principal ; deux griefs contractuels restent à juger. La bibliothèque est devenue un corpus d'entraînement, et le droit n'a pas fini de dire ce qu'on peut en faire.

Le rapport Octoverse publié le 28 octobre 2025 compte plus de 180 millions de développeurs sur GitHub, dont 36 millions arrivés dans l'année, soit un peu plus d'un par seconde, 630 millions de dépôts, et près d'un milliard de commits poussés en 2025. Les dépôts publics restent gratuits.

Git avait été écrit pour qu'aucun endroit ne compte plus qu'un autre. Il a fallu deux types dans un box de bar sportif, une bibliothèque Ruby et un commit poussé un vendredi soir à 22 h 24 pour qu'il y en ait un.