Le samedi 3 janvier 2009, à 18 h 15 min 05 s, temps universel, un ordinateur dont personne ne connaît l'adresse termine un calcul. Le résultat tient en 285 octets. Dedans, soixante-neuf caractères de texte en clair, recopiés du journal du jour : « The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks ». Le chancelier de l'Échiquier au bord d'un second renflouement des banques. L'auteur signe Satoshi Nakamoto, le pseudonyme du livre blanc publié soixante-quatre jours plus tôt, objet d'une note précédente. Le logiciel n'est pas encore sorti. Pour autant qu'on sache, Satoshi est seul dans la pièce.
Ce paquet s'appelle aujourd'hui le bloc 0, ou bloc genesis. Les 969 834 blocs qui l'ont suivi au 4 octobre 2026 contiennent chacun l'empreinte du précédent ; la chaîne remonte jusqu'à lui.
Ce qu'il y a dans 285 octets
Un bloc Bitcoin commence par un en-tête de 80 octets : version, empreinte du bloc précédent, condensé des transactions, date, difficulté, et un nombre libre appelé nonce. Dans le bloc 0, le champ « bloc précédent » ne contient que des zéros : il n'y a rien avant. Suit une seule transaction : cinquante bitcoins neufs pour le mineur.
Pour qu'un bloc soit accepté, son empreinte, calculée par une fonction de hachage, doit commencer par assez de zéros, et seul l'essai de nonces l'un après l'autre y mène : c'est la preuve de travail, décrite dans la note de 2008. Satoshi s'est arrêté au nonce 2 083 236 893. L'empreinte obtenue commence par dix zéros en hexadécimal, quarante-trois bits nuls alors que la règle du jour n'en exigeait que trente-deux : un résultat 2 048 fois plus rare que nécessaire. Soit Satoshi a eu de la chance, soit il a laissé tourner la machine bien plus longtemps que les dix minutes prévues par son propre système.
Le titre du Times
La transaction qui crée les cinquante bitcoins possède un champ libre : le mineur y écrit ce qu'il veut. Satoshi y a mis le titre du Times de Londres du jour.
The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks
L'article, en une, est signé Francis Elliott et Gary Duncan. Le chancelier, c'est Alistair Darling, ministre des Finances de Gordon Brown. Le 8 octobre 2008, il a annoncé un premier plan de sauvetage ; le 13 octobre, 37 milliards de livres ont été promis au capital de Royal Bank of Scotland, Lloyds TSB et HBOS. Trois mois plus tard, les banques ne prêtent toujours pas. Le second plan arrivera le 19 janvier 2009, seize jours après le bloc 0 : l'État assurera les actifs toxiques des banques.
Le titre a deux lectures, qui ne s'excluent pas. La première est technique : un bloc qui cite le journal du 3 janvier n'a pas pu être fabriqué avant le 3 janvier. C'est un cachet de la poste, un acte de naissance vérifiable en bibliothèque. La seconde est politique : un système conçu pour se passer des banques ouvre son registre sur un État qui les renfloue une deuxième fois. Satoshi n'a, à notre connaissance, jamais commenté ce choix. Il n'en avait pas besoin.
Cinquante bitcoins que personne ne touchera
La récompense du bloc 0 est adressée à la clé connue sous l'adresse 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv7DivfNa. Mais le code d'origine ne l'a jamais inscrite dans sa base des pièces dépensables. Erreur ou choix, on ne sait pas. Résultat : ces cinquante bitcoins ne pourront jamais être dépensés, par qui que ce soit, quelle que soit la clé.
Cela n'a arrêté personne. Au 4 octobre 2026, l'explorateur mempool.space compte 66 696 transactions qui ont déposé un peu plus de 57 bitcoins sur cette adresse, en plus des cinquante d'origine. Rien n'en est jamais ressorti. Les cinquante premiers sont hors d'atteinte par construction ; les cinquante-sept autres, près de cinq millions de dollars au cours du jour, attendent une clé que nul n'a jamais vue servir.
Autre particularité : aucune machine ne télécharge le bloc 0. Il est écrit en dur dans le code source. Le fichier chainparams.cpp de Bitcoin Core contient encore la phrase du Times, la date 1231006505, le nonce et l'empreinte attendue, et le programme vérifie à chaque démarrage que son bloc 0 est bien celui-là. Si un seul octet diffère, il refuse de se lancer.
Six jours de silence
Le bloc 1 porte la date du vendredi 9 janvier 2009, 2 h 54 min 25 s, temps universel. Entre les deux, cinq jours et huit heures. Six jours sur le calendrier. Sur la chaîne, rien.
Ce qu'on sait tient dans un courriel. Le jeudi 8 janvier à 14 h 27, heure de la côte Est, Satoshi écrit à la même liste de diffusion de cryptographes qu'en octobre :
Voici la première version de Bitcoin, un nouveau système de monnaie électronique qui utilise un réseau pair à pair pour empêcher la double dépense.
La version 0.1 est sur SourceForge. « Windows seulement pour l'instant. Le code source C++ est inclus. » Puis : « La circulation totale sera de 21 000 000 pièces. » Le bloc 1 est miné sept heures et demie après ce message. La chaîne publique commence donc le jour où un autre que Satoshi peut la rejoindre.
Reste le trou. Au moins deux hypothèses circulent, aucune n'est prouvée. La première : Satoshi a mis six jours à trouver le bloc 0, ce que la rareté de son empreinte rend plausible. La seconde : il a fait tourner un réseau d'essai sur ce bloc 0, puis a effacé les blocs de test avant de repartir du même point le 9 janvier. Dans les deux cas, le programme existait déjà. L'auteur a pris six jours avant d'ouvrir la porte.
Dix bitcoins pour Hal Finney
Hal Finney, ingénieur chez PGP Corporation en Californie, télécharge le logiciel le jour de sa sortie. Le 10 janvier, il poste sur Twitter deux mots : « Running bitcoin ». Le lundi 12 janvier à 3 h 30, temps universel, le bloc 170 contient la première transaction entre deux personnes : Satoshi lui envoie dix bitcoins, pris sur les cinquante du bloc 9, miné une heure après le bloc 1 ; les quarante restants reviennent à Satoshi en monnaie. C'est un test : le registre se met-il à jour d'une machine à l'autre ? Il se met à jour.
Finney mine quelques blocs, puis arrête. En 2013, sur le forum Bitcointalk, il explique pourquoi :
Je l'ai éteint parce que ça faisait chauffer mon ordinateur, et le bruit du ventilateur me gênait.
Le même texte, intitulé « Bitcoin and me », dit le reste. En août 2009, on lui diagnostique une sclérose latérale amyotrophique. En mars 2013, paralysé, il pilote son ordinateur avec les yeux et écrit encore du code, cinquante fois plus lentement qu'avant. « Mes bitcoins sont dans notre coffre à la banque, et mon fils et ma fille s'y connaissent en technique. » Selon la presse, une bonne partie a servi à payer ses soins. Il meurt le 28 août 2014. Les dix bitcoins du bloc 170, eux, ont quitté son adresse le 16 novembre 2010, dans le bloc 92 240. La chaîne dit où ils sont allés, jamais pourquoi.
Ce que vaut un bloc de 2009
En janvier 2009, un bitcoin ne vaut rien : aucun marché, aucun prix. Le 22 mai 2010, Laszlo Hanyecz, programmeur à Jacksonville, en Floride, obtient deux pizzas Papa John's contre 10 000 bitcoins, environ 41 dollars au taux du moment. Premier achat connu, fêté depuis chaque année.
Le 4 octobre 2026, CoinMarketCap affiche 85 278 dollars par pièce. Les dix bitcoins envoyés à Finney en valent 852 780. Les deux pizzas, 853 millions. Les cinquante du bloc 0, 4,26 millions de dollars, sur une adresse où ils ne serviront jamais à rien.
Le Times du 3 janvier 2009 a été lu, plié et jeté, comme tous les journaux. Le second renflouement a eu lieu. Le chancelier a quitté le gouvernement. Le titre du journal, en revanche, est relu à chaque démarrage par chaque machine qui fait tourner Bitcoin Core, dans un bloc où rien ne peut être retiré, pas même cinquante bitcoins.