Steve Jobs fait une chose qu'on ne lui voyait guère faire dans une keynote : il s'assoit. Cela se passe au Yerba Buena Center for the Arts de San Francisco, le 27 janvier 2010. Un fauteuil club en cuir noir l'attend sur scène, un LC3 dessiné en 1928 par Le Corbusier, Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand. Il prend la plaque de verre qu'il vient d'annoncer, se cale dans le fauteuil et ouvre le site du New York Times. Il fait défiler la page du bout du doigt. Il tourne l'objet, la page suit. Pendant une bonne minute, le patron d'Apple ne présente rien : il lit le journal devant la salle.

L'objet s'appelle iPad. Écran de 9,7 pouces, 1 024 par 768 pixels, un demi-pouce d'épaisseur, 680 grammes, dix heures de batterie annoncées. À l'intérieur, une puce baptisée A4, cadencée à 1 GHz : la première conçue par Apple pour Apple, après trois iPhone dont les processeurs venaient de Samsung. Et deux absences : pas de caméra, pas de multitâche. Le système, un iPhone OS 3.2 élargi, ne fait tourner qu'une application à la fois.

Une troisième catégorie entre deux objets

Avant de s'asseoir, Jobs a posé une question. Une diapositive montre un iPhone à gauche, un ordinateur portable à droite, et un vide au milieu. « Y a-t-il de la place pour une troisième catégorie d'appareil, au milieu ? Quelque chose entre un ordinateur portable et un smartphone ? » Pour exister, dit-il, cet appareil devra être bien meilleur que les deux autres sur quelques tâches précises. Puis il règle le compte des netbooks, ces petits portables bon marché apparus en 2007.

Le problème, c'est que les netbooks ne sont meilleurs en rien. Ils sont lents, leurs écrans sont médiocres et ils font tourner de vieux logiciels PC poussifs. Ce sont juste des ordinateurs portables bon marché.

Reste le prix. Une diapositive affiche la prédiction des experts : 999 dollars. Puis il la remplace : 499 dollars pour le modèle 16 Go en Wi-Fi, 599 et 699 pour 32 et 64 Go, 130 dollars de plus avec la 3G. Livraison dans soixante jours pour le Wi-Fi, trente de plus pour la 3G. Le communiqué du jour promet « fin mars ». Ce sera le samedi 3 avril, 66 jours après la présentation.

Le nom qui fait rire Twitter

La salle applaudit. Dehors, on rit. Dans la soirée du 27 janvier, le mot-dièse iTampon grimpe dans les sujets les plus discutés de Twitter, deuxième ou troisième selon l'heure, un temps devant iPad. « Est-ce que l'iPad est livré avec des ailettes ? », demande un utilisateur. NBC se demande s'il reste une seule femme dans les étages de direction de Cupertino. Deux jours plus tard, à Davos, rapporte le Guardian, des journalistes interrogent Eric Schmidt, le patron de Google, qui a siégé au conseil d'administration d'Apple jusqu'au 3 août 2009, quand Android et Chrome OS l'ont contraint à sortir de trop de réunions.

Vous voudrez bien m'expliquer la différence entre un grand téléphone et une tablette.

Charles Golvin, analyste chez Forrester, parle d'« un très gros iPod touch ». Satoru Iwata, le président de Nintendo, dit à peu près la même chose au New York Times. PC World écrit « DOA : Disappointing On Arrival », décevant dès l'arrivée. Bill Gates, en février, concède à CBS « une belle liseuse », rien de plus. Le reproche est toujours le même : cet appareil ne fait rien qu'on ne pouvait déjà faire. C'est exact. Il le fait seulement assis dans un fauteuil.

Trois cent mille le premier samedi

Le 3 avril 2010, l'iPad Wi-Fi arrive dans les Apple Store américains. Le lundi, Apple annonce 300 000 exemplaires vendus avant minuit le jour même. Le 30 avril, le million est franchi : 28 jours, contre 74 pour le premier iPhone. Le 21 juin, trois millions en 80 jours. Le trimestre clos le 26 juin se solde à 3,27 millions d'unités. Le trimestre des fêtes en ajoute 7,33 millions.

Dans le Wall Street Journal, Walt Mossberg avait titré sa prise en main « Laptop killer? Pretty close », tueur de portable, presque. Le 2 mars 2011, Steve Jobs, pourtant en congé maladie, revient sur scène pour présenter l'iPad 2 et aligne les chiffres : près de quinze millions d'iPad vendus en neuf mois, plus, selon lui, que tous les Tablet PC jamais vendus, près de 9,5 milliards de dollars de chiffre d'affaires. L'iPad 2 reçoit deux caméras. Le multitâche était arrivé le 22 novembre 2010 avec iOS 4.2, sept mois et demi après le lancement.

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Bill Gates l'avait annoncé neuf ans plus tôt

La tablette n'est pas une idée d'Apple. Le 11 novembre 2001, au MGM Grand Garden Arena de Las Vegas, Bill Gates ouvre le salon Comdex avec des prototypes de Tablet PC signés Acer, Compaq, Fujitsu et Toshiba : des PC Windows qu'on pilote au stylet. « D'ici cinq ans, je prédis que ce sera la forme de PC la plus vendue en Amérique. » Les machines arrivent fin 2002, à 2 000 dollars et plus, et restent un produit de niche.

La suite, Jobs la raconte le 1er juin 2010 à la conférence D8, devant Walt Mossberg et Kara Swisher. « Je vais vous dire un secret. J'ai commencé par la tablette. » Il avait demandé à ses ingénieurs un écran de verre multipoint sur lequel taper, pour se passer de clavier. Six mois plus tard, on lui montre un prototype. « Mon Dieu, me suis-je dit, on peut faire un téléphone avec ça. » La tablette part sur une étagère. Apple passe les années suivantes à faire l'iPhone, puis la ressort en y mettant tout ce que le téléphone a appris. L'iPad, présenté comme le petit frère de l'iPhone, en est le père.

Le netbook meurt, le PC devient un camion

Le même soir, on lui demande si la tablette va remplacer l'ordinateur. Il répond par une image.

Quand nous étions une nation agricole, toutes les voitures étaient des camions. Puis les gens se sont installés en ville et se sont mis à acheter des voitures. Les PC vont devenir comme les camions.

Les camions resteront, précise-t-il, mais peu de gens en auront besoin, et l'ère « post-PC », il le dit déjà, mettra des gens mal à l'aise. Il a au moins une victime sous la main : le netbook, un marché ouvert par l'Eee PC d'Asus, écran de 7 pouces, lancé le 16 octobre 2007. En septembre 2012, Asus annonce la fin de la gamme ; Acer déclare n'avoir plus aucun projet de netbook. Motif donné : les clients préfèrent les tablettes et les ordinateurs portables. La catégorie que Jobs disait « meilleure en rien » a disparu en moins de trois ans.

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Seize ans plus tard, 42 % des tablettes

Les camions, eux, roulent toujours. Depuis la fin 2018, Apple ne publie plus le nombre d'appareils vendus, mais son rapport annuel garde la colonne : pour l'exercice clos le 27 septembre 2025, l'iPad a rapporté 28,023 milliards de dollars, en hausse de 5 %, sur 416,161 milliards de chiffre d'affaires total. Moins de 7 %. Le Mac, l'ordinateur que la tablette devait reléguer au rang d'utilitaire, en a rapporté 33,7 milliards. Sur le marché des tablettes, d'après IDC, au quatrième trimestre 2025, Apple a livré 17,1 millions de tablettes sur 40,9 millions dans le monde, 41,9 % du total, loin devant Samsung et ses 6,4 millions.

La troisième catégorie existe donc. Elle n'a remplacé ni le téléphone ni l'ordinateur, elle s'est glissée entre les deux, dans le vide de la diapositive de janvier 2010. Les critiques avaient raison sur la fiche technique : c'était bien un grand iPod touch sans caméra ni multitâche. Ils regardaient la machine. Jobs, lui, montrait un geste, et il avait fait installer un fauteuil sur scène pour qu'on le voie. La fiche technique a rattrapé son retard. Le geste n'a pas bougé : on s'assoit, et on lit le journal du bout du doigt.