Le vendredi 14 janvier 2011, dans une salle du centre de recherche Thomas J. Watson d'IBM, à Yorktown Heights, transformée en plateau de Jeopardy!, Ken Jennings et Brad Rutter prennent place derrière leurs pupitres. Entre eux, le troisième pupitre n'a pas de joueur : il a un écran, un globe bleu traversé de quarante-deux fils lumineux, clin d'œil à Douglas Adams, et, sous le pupitre, un doigt mécanique mû par un solénoïde, posé sur le même bouton que les humains. Jennings a gagné soixante-quatorze parties d'affilée en 2004. Rutter a empoché 3,2 millions de dollars. La veille, en match d'entraînement, la machine les a battus tous les deux : 4 400 dollars contre 3 400 et 1 200.

La machine s'appelle Watson, du nom du premier président d'IBM. Quatorze ans après Deep Blue, IBM remet un ordinateur face à des champions. Les trois émissions seront diffusées les 14, 15 et 16 février. Un million de dollars pour le vainqueur.

Quatre-vingt-dix serveurs hors champ

Sur le plateau, Watson n'est qu'un écran. Le reste tient dans dix armoires : 90 serveurs IBM Power 750, 2 880 cœurs POWER7, 15 à 16 téraoctets de mémoire vive, 80 téraflops. La machine n'est pas reliée à Internet. Tout ce qu'elle sait, elle l'a chargé en mémoire au démarrage : environ 200 millions de pages de texte, l'équivalent d'un million de livres.

En 2006, David Ferrucci propose à ses patrons de battre un humain à Jeopardy! avec une machine. En 2007, son équipe, une vingtaine de chercheurs, adopte l'architecture qu'elle baptise DeepQA. Les premières versions tournent sur un seul processeur et mettent deux heures à répondre à une question. Le jeu en laisse trois secondes. Le reste est affaire de découpage du calcul sur des milliers de cœurs.

Retrouver n'est pas comprendre

Watson ne comprend pas la question : il la découpe. L'indice lui arrive sous forme de fichier texte à l'instant où il s'affiche pour les humains. Le système en extrait la structure grammaticale, repère le type de réponse attendu (une ville, une date, une personne), fouille son corpus et en tire plusieurs centaines de réponses candidates. Chaque candidate passe devant plus de cinquante algorithmes indépendants qui lui donnent une note. Un modèle entraîné sur des milliers d'anciennes questions pèse ces notes et produit une seule chose : un pourcentage de confiance. S'il dépasse un seuil, Watson appuie sur le bouton. Sinon, il se tait.

Le papier de 2010 fixe l'objectif : répondre à 70 % des questions avec 80 % de précision, en moins de trois secondes. C'est une machine à retrouver, pas une machine à savoir, et cela se voit dès le premier soir. Dans la catégorie « Name the Decade », Jennings répond « les années 1920 » à un indice sur la première grille de mots croisés. Faux. Watson sonne juste après et donne la même réponse. Il n'a pas d'oreilles : la voix de Jennings ne lui est jamais parvenue.

Le doigt le plus rapide du plateau

Règle du jeu : quand l'animateur a fini de lire l'indice, une lumière s'allume et les boutons sont armés. Qui appuie avant est bloqué un quart de seconde. Les humains guettent donc la fin de la phrase et anticipent. Watson, lui, reçoit le signal d'armement par un fil. Entre la décision de répondre et le claquement du solénoïde, il s'écoule de cinq à dix millisecondes ; un humain qui attend la lumière met environ 200 millisecondes. Ferrucci objectera que les meilleurs joueurs n'attendent pas la lumière et battent parfois la machine au bouton. Ils y arrivent, mais en jouant un autre jeu, celui du réflexe.

Cet avantage ne fait que grandir quand l'un des « pouces » est un solénoïde électromagnétique déclenché par une impulsion de courant précise à la microseconde.

Ken Jennings, le 16 février 2011, dans Slate.

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Toronto, ville américaine

Le 14 février, à la fin de la première manche, Watson et Rutter sont à égalité, 5 000 dollars chacun, Jennings à 2 000. Le 15, la machine déroule. Avant la dernière question, elle compte 36 681 dollars contre 5 400 et 2 400. Catégorie : villes américaines. Indice : « Son plus grand aéroport porte le nom d'un héros de la Seconde Guerre mondiale ; le deuxième, celui d'une bataille de la même guerre. » Jennings et Rutter écrivent Chicago. Watson écrit : « What is Toronto????? » Cinq points d'interrogation, et une mise de 947 dollars.

Ferrucci expliquera que les intitulés de catégories sont trompeurs, qu'il existe des bourgades nommées Toronto aux États-Unis et que le Toronto canadien joue dans la Ligue américaine de baseball. Les points d'interrogation étaient la machine qui disait, à sa façon, qu'elle n'en savait rien.

Le 16 février, deuxième partie. Dernière question, romanciers du dix-neuvième siècle : les trois trouvent Bram Stoker. Sous sa réponse, Jennings a griffonné une ligne empruntée aux Simpson : « I for one welcome our new computer overlords. » Total des deux parties : Watson 77 147 dollars, Jennings 24 000, Rutter 21 600. IBM reverse le million à World Vision et au World Community Grid ; Jennings et Rutter donnent la moitié de leurs 300 000 et 200 000 dollars.

Dix milliards promis, cent millions encaissés

IBM ne vend pas une machine à quiz. Elle vend l'« informatique cognitive », et très vite la médecine. La banque suit : le 5 mars 2012, Citigroup annonce un accord exploratoire avec IBM pour voir comment Watson pourrait analyser les besoins de ses clients et des masses de données financières. En octobre 2013, Virginia Rometty, la directrice générale, fixe l'objectif : 10 milliards de dollars de chiffre d'affaires annuel pour Watson d'ici dix ans. Le même mois, le MD Anderson Cancer Center de Houston annonce qu'il utilise le « système d'informatique cognitive » Watson pour éradiquer le cancer. En janvier 2014, IBM crée le Watson Group, y met 1 milliard de dollars et 2 000 personnes ; le Wall Street Journal révèle au même moment que Watson a rapporté moins de 100 millions de dollars depuis l'émission.

Presque tout ce que nous en savons vient des services marketing et communication.

Peter Szolovits, du MIT, en janvier 2014. Le 13 avril 2015, IBM lance l'unité Watson Health, puis achète Merge Healthcare pour 1 milliard de dollars et Truven pour 2,6 milliards. À Houston, un audit de l'université du Texas chiffre en novembre 2016 la facture du projet Watson : 62 millions de dollars, pour un outil jamais mis en service auprès des patients. Le projet est mis en pause fin 2016.

En septembre 2017, Casey Ross et Ike Swetlitz, de STAT, décrivent ce que Watson for Oncology fait réellement : ses recommandations sont celles des médecins du Memorial Sloan Kettering qui l'ont entraîné, pas le produit d'une analyse. « Le Memorial Sloan Kettering dans une boîte portable », écrivent-ils. Sept types de cancer couverts après six ans, une cinquantaine d'hôpitaux clients, et à Copenhague un taux d'accord avec les oncologues de 33 %, qui fait renoncer l'hôpital. En juillet 2018, les mêmes publient des documents internes d'IBM où certaines recommandations sont qualifiées d'« unsafe and incorrect ». En août, le Wall Street Journal compte plus d'une douzaine de partenaires qui ont arrêté ou réduit leurs projets d'oncologie avec Watson.

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Un milliard pour solde de tout compte

Le 21 janvier 2022, IBM annonce la vente des actifs de données et d'analyse de Watson Health au fonds Francisco Partners. Montant non communiqué ; un peu plus d'un milliard de dollars selon Bloomberg, pour une division qui en avait coûté plus de 3,6 en rachats connus. L'opération est bouclée le 30 juin ; la société s'appelle désormais Merative. Le nom Watson reste chez IBM, qui l'accole en 2023 à sa plateforme d'IA générative, watsonx.

Watson n'a jamais compris une question de Jeopardy!, et il n'en avait pas besoin : il lui suffisait de retrouver, de noter et d'appuyer vite. Le jeu récompense exactement ces trois gestes. La médecine n'en récompense aucun. Les modèles de langage qui viendront ne piocheront plus la réponse dans une bibliothèque : ils fabriqueront la phrase mot à mot.

Reste l'image du 15 février 2011 : un globe bleu, une mise de 947 dollars, et cinq points d'interrogation derrière Toronto. Le doigt le plus rapide du plateau venait d'écrire, avec une franchise que les plaquettes de la décennie suivante n'auront pas, qu'il ne savait pas.